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Korova

Chapitre 4 : Emeric, le patron de bar

18 min read

Vendredi 4 novembre

27. Je suis en train de goûter la bière n°27. Elle est noire comme l'encre. Une stout, sans aucun doute. Pas une Guiness, trop goûtue pour être une Guiness, aseptisée pour être plus commerciale. Avec un petit arrière-goût acidulé… Une stout aromatisée ? Quelle faute de goût ! Une stout se suffit toujours à elle-même, et perturber son amertume suprême avec un quelconque rajout tient du sacrilège… C'est censé être l'élection de la meilleure bière, nom de nom ! pas celle de la meilleure pisse d'âne pour midinette !

Combien encore après celle-là ? Les numéros vont jusqu'à 30… Est-ce que les numéros ont été tirés au sort ou par ordre alphabétique, ou bien est-ce qu'ils ont été vendus aux enchères, ce qui fausserait certainement l'équité du vote parce qu'il faut bien avouer qu'au bout d'un certain nombre de dégustations (même en ne prenant qu'une petite gorgée à chaque fois), la précision du goûtage en prend un coup. Tiens, c'est drôle ça : “A force de prendre des coups, la précision en prend un coup…” Bref, le goûteur finit par une plus être très clair, ça doit forcément nuire à l'objectivité de la dégustation, s'pas ? En tout cas, je crois bien que je suis plus très clair… J'en ai complètement oublié la mission, et j'ai avalé tellement de trucs amers que j'ai bien peur qu'à partir de maintenant tout paraîtra horriblement fade à mon palais. Un de mes voisins rote horriblement (la bière, vous savez…) tandis qu'un autre retourne pour la … je ne plus combientième de fois aux toilettes (la bière vous savez…). SI jamais quelqu'un vous dit un jour que les ombres ne sont pas sensibles aux effets de l'alcool, vous pourrez lui répondre que c'est du gros pipeau ! J'ai testé pour vous, et je suis complètement cuit. Comment s'appellent mes voisins déjà ? Pfff… sais plus… oublié… (l'alcool, vous savez…). “J'offre une tournée générale !” hurle un des jurés du concours. Éclat de rire général ! “Chut, tais-toi, les consos sont gratuites pour les jurés, goûte la suivante !” lui murmure sa femme, qui le surveille d'un oeil inquiet depuis un bon moment… “Emeric, t'es où ? C'est la bière de midinette ta 27 ! T'as pas de la vraie boisson virile ! Emeric ?! C'est ton bar oui ou merde ! Le client est roi, non ?”

Un autre juré a dû être inspiré par la sortie de la “tournée générale” et en profite pour pousser sa gueulante. Par contre, pourquoi est-ce qu'il appelle ma cible ? Elle est pour moi, personne d'autre, faudrait voir à pas déconner, personne  ne va me souffler son karma sous le nez, non mais… Ah, merde. Je crois bien que c'est moi qui gueule comme ça, l'alcool me fait vraiment un drôle d'effet… Faudrait peut-être que je ralentisse un peu et que je revienne sur terre, sinon je vais me griller… Je doute que mes patrons apprécient si j'explique à tout le monde que je suis venu collecter le karma du patron du troquet, et que c'est d'ailleurs plus ou moins grâce à ça que j'ai la possibilité d'avoir une forme un tant soit peu matérielle…

Je repose mon verre n°27, et je demande s'il faut vraiment que j'aille jusqu'au numéro 30. J'ai tout à coup un doute terrible : l'objet d'un concours de bière est-il vraiment d'élire la meilleure bière ou plutôt d'élire le meilleur buveur ? (auquel cas je suis assez bien placé, au grand détriment de l'effectivité de ma mission…)

En parlant de mission, celle-ci est en train de tourner au fiasco. Encore une fois, je n'ai pas su maîtriser la situation. Les guildes de collecte karmique devraient peut-être songer à un peu mieux former leur personnel pour les préparer aux aléas qui les attendent pendant leurs missions. Je note mentalement de toucher un mot à ce sujet à mes supérieurs, en espérant que je m'en souvienne quand j'aurai dessoûlé. En attendant, ma cible est dieu sait où et je ne sais pas s j'ai encore suffisamment de capacité de concentration pour attraper du karma.

En revenant en arrière de juste quelques heures, je pensais pourtant que ça devrait être une mission plutôt simple. Le carnet m'avait attribué Emeric, patron de bar de son état. Vu ses horaires, j'avais plus de chances de le rencontrer au travail que de le trouver chez lui. Ça devait me laisser plus d'opportunités. Et puis, un bar… c'est un lieu où les plus parfaits inconnus peuvent se faire des confidences, même à peine quelques secondes après s'être rencontrés. (OK, c'est plutôt le client qui raconte que la barman, mais les confidences appellent les confidences, non ?) L'ambiance si particulière des bars, la lumière un peu glauque, la verbosité engendrée par l'alcool, l'indulgence des autres clients, venus eux aussi noyer leur chagrins ou décompresser de leur journée pourrie… Je n'avais même pas pris la peine de préparer une histoire quelconque à raconter pour justifier ma présence. C'est ça qui est bien dans un bar, personne ne vous demande pourquoi vous y entrez et ce que vous venez y faire. On y trouve de tout : ceux qui viennent y oublier une vie qui les a déçu, ceux qui viennent y fêter une vie qui les comble, ceux qui viennent y écrire, ceux qui viennent se montrer, ceux qui viennent s'y cacher, ceux qui viennent y oublier leur solitude, ceux qui viennent y prolonger la convivialité de leurs cercles d'amis… Et il n'y a rien d'étrange à ce qu'un client de bar cause avec le patron, pas vrai ? Je n'avais qu'à prendre l'air blasé et vaguement neurasthénique, parler de la vie qui est une chienne, ou des femmes qui sont des chiennes, ou des deux… Et voilà, n'importe quelle conversation peut d'engager après cela. Dans un bar en tout cas.

Mais quand j'avais poussé la porte, l'ambiance du bar ne ressemblait en rien à ce que j'avais imaginé ; pas de clients nonchalamment accoudés au comptoir en train de partager leu spleen avec un barman à l'oreille compatissante, pas de couples d'amoureux en train de partager la même bière en croyant se peloter discrètement sous la table, pas de tablées de mecs en train de rire grassement à leurs plaisanteries graveleuses, pas de cercles de filles en train de glousser en se racontant les derniers potins… Non, au lieu de ça, j'avais eu l'impression de d'arriver sur un stand de foire : une grand table au milieu du bar, avec un nombre considérable de bières numérotées posées dessus, un sorte de foule rassemblée autour de cette table et une ambiance d'impatience difficilement contenue.

“Ah, vous tombez bien ! Il nous manque quelqu'un pour commencer le concours de bières, et personne ne veut se dévouer. En plus, vous seriez parfait, aucun soupçon de connivence avec les personnes présentes, c'est la première fois que vous venez, non ?

— Mais, euhhh…

— Allez, allez, si vous ne vous dévouez pas, on sera obligé d'annuler le concours, ce serait dommage, non ?

— Ah, non, alors, scande la foule du bar, vous DEVEZ participer !”

L'homme qui m'a apostrophé à peine avais-je ouvert la porte a la petite trentaine, taille moyenne, cheveux châtains mi-longs ramenés en catogan, encore mince malgré un début de bedaine qui commence à pointer sous sa chemise blanche dont les deux boutons du haut sont déboutonnés. Il a tout à fait l'apparence de quelqu'un qui travaille dans un bar, sans rien en quoi que ce soit remarquable, sauf ses yeux d'un vert quasi phosphorescent.  Rien qu'à  cela je peux identifier ma cible, ce qu'il s'empresse de confirmer en me tendant la main. “Emeric, patron du ‘Palais de la Bière’. Excusez l'accueil un peu cavalier, mais aujourd'hui est le jour du grand concours annuel de bière et il nous manque juste une personne pour pouvoir commencer. Ça nous dépannerait vraiment si vous acceptiez de vous joindre à nous…

— Ah, heu, à la base je voulais juste prendre un petit verre, vite fait…

— Allons, tous les volontaires du concours ont leurs consos gratuites pour la soirée, ça vaut le coup, non ?”

Pas de doutes, il sait parler aux clients, je suis sûr qu'il doit bien réussir dans son boulot (lui), il a une façon à la fois chaleureuse et désarmante de vous attirer dans ses filets…

“Et ça consiste en quoi, au juste ?”

Tout le monde tente de me répondre à la fois. On me parle de 30 bières, de choisir la meilleure (ou le meilleur ?), de ce que c'est très facile, et qu'on gagne quelque chose à la fin (mais je ne comprends pas quoi). De toutes ces informations, je crois deviner qu'il faut goûter 30 bières afin de déterminer quelle est la meilleure.

Je ne suis pas très chaud pour absorber autant de boisson (après tout, les ombres ne se nourrissent pas vraiment de choses matérielles), mais si je veux rester à proximité de ma cible, je n'ai pas trop le choix…

“Ben, ben on va essayer…” Si j'avais été à la recherche d'un fan club, le “hourra” que m'envoie la foule aurait suffi à me contenter pour des semaines…

Bref, un paire d'heures (et 26 bières) plus tard, je me retrouvais là ou j'en étais présentement, à critiquer le goût pas assez viril de ma stout aromatisée et à philosopher de comptoir sur le manque de considération du patron pour ses clients…

“J'en suis à 30 ! éructe un gros balaise barbu à la dégaine de bûcheron sur ma droite

— David, gagnant toutes catégories, comme d'hab !” se réjouit la foule en délire.

Une blonde platine aux faux airs de Maryline Monroe lui saute sur le paletot et entreprend avec entrain de vérifier quelle goût peut bien avoir le mélange de 30 bières en lui roulant une galoche de compétition. “C'était ça le prix du concours ?” me demandé-je, perplexe devant le manque de retenue de la fille, même si je salue intérieurement son absence de dégoût. Le bûcheron doit avoir une sacré haleine après tout ça… Tout compte fait, heureusement je n'ai pas bu plus vite, je suis déjà bien assez parti comme ça… Le bar entonne une chanson en l'honneur du gagnant, qui tente de paraître modeste (effet en partie raté à cause de ses yeux vitreux), ou bien il aimerait juste attirer un peu moins l'attention pour pouvoir s'occuper plus en profondeur du cas de l’ersatz de star du cinéma américain. D'ailleurs il ne tarde pas à disparaître en direction des toilettes, lieux de tous les rendez-vous (ou bien il est tout simplement part se soulager la vessie, au grand dam de son gros lot féminin ?)

Après toute cette agitation, le bar reprend peu à peu l'allure d'un troquet classique. Le foule se disloque en petits groupes qui se répartissent autour des tables ou dans les box, le niveau sonore repasse de la clameur au simple brouhaha et même la lumière semble devenir moins intense (ou alors cette obscurité soudaine serait le signe que je serai en train de m'évanouir ? Cette pensée me donne comme un forme d'électrochoc et l'environnement devient brusquement moins flou.) Je décide d'aller me remettre de mes émotions en m'accoudant au bar, comme je l'avais prévu en premier lieu.

Là aussi, tout semble soudain redevenu normal, avec un barman en train de rincer et d'essuyer des verres devant les tirettes à pressions.

“Sacrée soirée, n'est-ce pas ! Je pense que vous n'oublierez pas de sitôt la 'Palais de la Bière’…”. Je ne répond que par un grommellement inarticulé, comme hypnotisé par le vert phosphorescent des yeux du patron. J'ai l'impression irrationnelle que son aura s'est concentrée dans ses yeux… “Je peux vous servir autre chose ?” Pas de doutes, commerçant jusqu'au bout des ongles… “Ok, arrivé-je à articuler laborieusement, mais alors, sans alcool, et sans bulles !

— Un bon café bien fort, ça vous irait ?

— Si vous voulez, faites marcher le café !”

Bon, c'est pas tout ça, mais il faut que j'arrive à garder son attention maintenant, j'ai toujours une mission à remplir, malgré le monde qui reste flou et le mal au crane qui me taraude.

“Vous faites souvent ce genre de soirée ?

— Non, une ou deux fois par an seulement. Personnellement, je préfère les animations un peu moins extrêmes, mais j'introduis ça progressivement, pour que les habitués puissent s'y faire et attirer de nouveaux clients. Cette histoire de concours, en fait, c'est une tradition qui existe depuis longtemps, avant que je reprenne le bar il y a trois ans. J'essaie de faire le lien entre tradition et modernité, comme on dit…

— Qu'est-ce qui vous a donné l'idée de reprendre ce bar ? C'est une affaire de famille ?

— Alors, pas du tout. Mes parents étaient de très respectables fonctionnaires, et pas du tout ravi de me voir me perdre dans le temple de la débauche alcoolique ! Non, en fait, j'ai eu à la fis la chance de gagner un assez jolie somme à la loterie, pas le gros lot, mais assez pour me constituer un capital de départ décent et puis…”

Ses yeux deviennent vagues, et j'ai l'impression que le vert de ses yeux s'étend tout autour de lui. On y est ! Le karma arrive…

“Patron, il fait soif par ici, amène-nous un pichet de blonde !”

Grr ! J'ai bien envie d'aller étrangler ces gêneurs ! Quelle idée de commander à boire dans un bar, vraiment ! Y'a des gens qui essaient de travailler ici !

“Je reviens…” m'annonce le patron en emportant son pichet. Son aura se dilue pendant qu'il part servir la tablée assoiffée. Lorsqu'il revient s'installer derrière le comptoir, je vois bien que tout est à recommencer.

“Vous me parliez des circonstances qui vous ont amené à reprendre ce bar…

— Oh, c'est très banal dans le fond. Vous êtes sûr que ça vous intéresse ? D'habitude, c'est le client qui raconte sa vie au barman, pas l'inverse…”

Oui, je suis sûr que ça m'intéresse, tes souvenirs ont l'air bourrés de karma, fait péter ton récit !

“Vous avez un air à avoir eu une vie pleine d'aventures.” essaie d'éluder le patron du bar.

T'as pas tort, mon gars, je ne suis pas là pour te raconter ma vie, d'autant que tu ne pourrais pas en croire la moitié. Tentons le tout pour le tout :

“Je parie qu'il y a une histoire de fille la-dessous. Vous étiez ami avec la fille de l'ancien patron du bar, ou un truc dans le genre…

— Ha ! ha ! Non, pas du tout ! Mais dans un sens, vous n'avez pas tort, il y a bien une fille dans l'histoire…”

Le vert de ses yeux s'étend à nouveau, je fais une prière pour que cette fois, aucun client n'ai une petite soif au mauvais moment…

“Au moment où j'ai gagné mon pécule à la loterie, j'avais un copine, mais elle a réagi de façon vraiment très bizarre à ce gain inattendu. On s'est embrouillé à cause de l'argent, et on a fini par casser peu après. J'étais vraiment mal, on sortait ensemble depuis qu'on était tout gamins, je pensais que c'était mon âme soeur… Un soir j'ai fait la tournée des bars et j'ai fini ici, du temps de l'ancien patron. J'étais quasi ivre mort, et il a pris soin de moi, m'a remonté le moral, et pourtant j'avais fait un peu le fou dans son établissement. Comme un type bourré à l'alcool mauvais en fait. Comme j'avais déjà dépensé tout mon argent avant d'arriver chez lui, je lui ai proposé de bosser pour lui pour le rembourser de mes consos (et des dégâts que j'avais fait ce soir là aussi !). Imaginez-vous qu'il a accepté ! J'ai eu de la chance… Quand il a dû abandonner le boulot à cause de la maladie, il m'a proposé de reprendre le bar… Et j'ai accepté !”

Le vert scintille comme un néon autour de lui, c'est le moment de récolter… Je tend ma tasse vers lui, pour me donner un prétexte à approcher ma main de lui.

“C'est une histoire vraiment émouvante… Vous pouvez me remettre un peu de café s'il vous plaît ?” L'afflux de karma associé à l'alcool ingurgité me fait un effet dévastateur. J'ai l'impression de vivre des milliers de cuites et d'abandons, de gros lots à la loterie et d'amis en train de crever d'une cirrhose du foie (une maladie de patron de bar ?). Ce trop-plein de sensations me donne un irrépressible vertige qui me fait osciller devant le comptoir.

“Oh là ! Je crois que l'effet des bières est en train de vous frapper de plein fouet. Vous ne rentrez pas en voiture, j'espère ? Je ferais mieux de vous appeler un taxi.”

Bonne idée, mon gars, ma mission est accomplie, je n'ai plus rien à faire ici, mais je ne suis en effet pas en état de me déplacer par mes propres moyens. “Oui, merci, ce serait sympa…”

Après le déséquilibre passager provoqué par la collecte de karma, j'arrive à me tenir à peu près debout normalement. Je décide d'aller attendre mon taxi en prenant l'air sur le trottoir. Je salue les consommateurs encore présents d'un geste mal assuré, et je remercie chaleureusement le patron pour sa contribution (même s'il ne sait pas vraiment de quoi je parle)

L'air frais me réveille un peu pendant que je patiente, mais les chiffres du conteneur sont encore à moitié flous quand je tente de les déchiffrer. Je crois deviner : 10254.


Illustraton par Leo Koivulehto sous licence Creative commons BY (attribution)

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