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Korova

Chapitre 5 - Elisabeth, l'institutrice

15 min read

Samedi 5 novembre

Magnets lettres de l'alphabet

26 lettres de l'alphabet sagement alignées sur un frigo. Je reste hypnotisé par ce rappel de l'activité professionnelle d'Elisabeth, ma cible du jour, en attendant qu'elle ait fini de préparer le thé qu'elle m'a promis. Elisabeth est institutrice. Toute la journée elle apprend aux enfants à lire, écrire et compter, et en rentrant chez elle, elle fait encore des démonstrations aux siens sur la porte du frigo ? J'éprouve la crainte absurde qu'on va me faire subir une interro, ce qui serait une catastrophe puisque je n'ai rien révisé…

La bouilloire électrique produit un bruit de locomotive à vapeur qui rend impossible toute conversation avant la fin de son cycle. Je m'arrache à la contemplation des lettres en plastique pour reporter mon regard sur la femme dont je dois voler le karma aujourd'hui. Visiblement, elle approche de la quarantaine, et si je me fie aux photos étalées partout dans la maison, elle a deux enfants, un garçon encore en bas âge et une fille qui arrive tout juste à l'adolescence, ainsi qu'un mari qui adore poser à côté de sa moto (une pseudo Harley Davidson bas de gamme). Une famille tout ce qu'il y a de plus banale. Une famille moyenne ! pour autant qu'une telle chose existe. Tout ceci est parfaitement conforme aux renseignements que j'ai réuni avant de sonner à sa porte.

Car cette fois j'ai décidé de parfaitement me préparer : plus mauvaises surprises au cours la mission ! Un tête en tête sans interruptions impromptues, sans gêneurs ininvités et sans libations alccolisés à l'effet désastreux sur ma concentration. Elisabeth est seule à la maison : le mari travaille (il encadre l'équipe du week-end à l'usine de papeterie locale), la grande est à la danse jusqu'à la fin de l'après-midi, et le petit est en train de faire tourner ses grands-parents maternels en bourrique. Ma cible est seule et totalement disponible. J'ai longuement hésité sur la façon de me présenter pour l'amener à me raconter sa vie. J'ai fini par opter pour le rôle d'un enquêteur d'un institut gouvernemental quelconque qui donne dans la sociologie. Et si on vérifiait que notre famille moyenne correspondait vraiment aux modèles ? J'étais donc venu avec mon gros calepin, un stylo pour feindre de prendre des notes et une liste de questions parfaitement indiscrètes à poser sur sa famille, son mari, ses enfants… Évoquer la famille parfaite, ça devrait être apte à réveiller le karma !

La première partie du plan se passait mieux que bien. L'idée de participer à une enquête dont les résultats allaient faire avancer les sciences humaines du pays semblait la transporter d'enthousiasme. Je n'avais même pas eu à lui expliquer plus que ça quel était l'objet de l'enquête et à quoi allaient servir les résultats. Malgré le paquets de copies d'enfants étalé bien en vue sur la table de la salle à manger, elle m'avait aussitôt indiqué être totalement disponible ; et histoire de me prouver qu'elle avait du temps à perdre, elle m'avait donc entraîné dans la cuisine pour me faire un thé, comme une parfaite maîtresse, non d'école mais de maison. Elle tentait de couvrir le bruit infernal de la bouilloire en me faisant un cours (déformation professionnelle ?) sur les bienfaits comparatifs du thé par rapport au café (La peur irrationnelle de l'interro me saisit à nouveau). Elle prend aussi le temps de m'expliquer où elle a trouvé les adorables mugs dans lesquels nous allons boire (“Un voyage à Jersey absolument délicieux, un cadeau de son mari pour leurs 10 ans de mariage, quel souvenir adorable, et ce petit magasin qui ne payait pas de mine caché au fin fond d'une impasse, pas ces trucs pour touristes vulgaires, non, d'authentiques mugs anglais traditionnels, vous vous rendez compte…”). L'étalement de toute cette perfection commence à vaguement m'écoeurer.

La bouilloire finit enfin par se taire, et nous pouvons regagner la grande pièce avec un plateau constitués de nos mugs, d'une théière (couverte d'un cache-théière “en dentelle crochetée à la main”, de telles choses existent vraiment ?) et de divers petits gâteaux, histoire de nous donner soif et justifier l'ingurgitation d'une boisson dont la couleur pâle laisse présager un goût probablement insipide. “Attendez, je vais pousser tous ces papiers pour vous faire de la place. Les travaux de mes élèves, dit-elle d'un air attendri, mais tout ça peut sans problème attendre demain.” Elle déplace les copies assez lentement pour me laisser l'occasion de lui demander à les consulter (j'ai l'impression qu'elle en meurt d'envie), mais je ne suis pas là pour m'extasier sur le génie en devenir de bambins inconnus. J'évite donc soigneusement de saisir la perche tendue. À moins qu'elle n'essaie de me faire comprendre qu'elle travaille même le dimanche, contrairement à la croyance populaire qui pense que le boulot d'enseignant est une sinécure où tos les jours sont des vacances…

Mais je m'égare. Pour nous remettre sur les rails, je me saisis de ma liste de questions soigneusement préparée. Une famille parfaite et une maison parfaite, la fierté de tout cela devrait faire jaillir le karma ! Je l'interroge donc sur sa progéniture, sa vie conjugale, son enfance… Et… et ben rien ! Pas même un frémissement dans son aura ! Qu'est-ce qui se passe ? Pourtant les réponses viennent, bourrées de détails. Ses enfants sont la huitième merveille du monde ex aequo, promis à l'avenir le plus brillant car déjà tellement en avance sur leur âge, son mari est le plus prévenant des hommes, sans compter qu'il a l'estime de tous ses collègues, chefs et subordonnés, son boulot la passionne “Vous comprenez, c'est tellement gratifiant de guider ces jeunes esprits sur le chemin de la connaissance, qui en fera des citoyens libres et éclairés !” STOP ! Trop, c'est trop, même dans la perfection. Tout en poursuivant le déroulement de ma liste, en espérant en vain (jusqu'à maintenant) obtenir une réaction karmique quelconque, je prête moins d'attention aux réponses et plus à son attitude et son langage non verbal. Ne serait-ce pas une fêlure imperceptible, derrière cet enthousiasme débordant et ce sourire permanent ? Se pourrait-il que, dans le fond, elle ne soit pas satisfaite de sa vie parfaite ? La perfection peut-elle être satisfaisante ? (“Vous avez quatre heures…” - Aïe, je suis encore en train de me laisser déborder par l'empathie, voilà que je me mets à penser comme un prof !).

Histoire de mettre toutes les chances de mon côté, je l'interroge également sur son enfance. Si sa vie actuelle, pourtant pas mal du tout, en fait, ne la satisfait pas vraiment, c'est peut-être à cause d'un traumatisme dans son enfance ? Raté. Son aura reste toujours aussi inerte et elle me décrit une vie de petite fille parfaitement banale, avec des parents aimants et présents, qui n'ont même pas divorcé ! Je commence à désespérer : qu'est-ce qui peut bien faire frémir cette femme ? Il y a forcément quelque chose qui la titille et pour lequel elle aimerait bien s'épancher ; ça fait presque deux heures que nous parlons, et elle n'a pas l'air de se lasser pas plus que de s'apercevoir qu'on est parti assez loin d'une simple enquête d'opinion… Quel dommage de ne pas avoir de pouvoir de télépathie, ce serait pourtant bien pratique pour ce travail…

“Je vous remercie, tous ces renseignements sont vraiment très intéressants et vont beaucoup enrichir notre enquête…

— Ça veut dire qu'on a fini ?”

Son ton indique clairement le regret. Elle n'est visiblement pas très pressée de retourner à ses corrections…

“Et bien, je suis arrivé au bout de la liste de questions prévue par l'enquête, mais…

— …?

— … si j'osais… Après la longue conversation qu'on vient d'avoir, j'ai presque l'impression de vous connaître, un peu comme un ami…

— Mmmm ?

— … et je me demandais, vous avez l'air d'avoir une vie formidable que tout le monde peut vous envier… c'est presque indécent de demander cela… mais il n'y a pas quelque chose qui vous manque… Vous ne voudriez pas un petit quelque chose en plus ?”

Elle me fixe quelques secondes en silence, décontenancée, mais un subtil changement dans son aura me dit que j'ai mis le doigt sur quelque chose. J'ai le temps de voir passer une hésitation sur son visage : peut-elle se confier à un parfait inconnu ? Ou peut-être bien qu'un parfait inconnu, c'est parfait justement, bien plus facile qu'avec un vrai proche… Finalement ces deux heures d'entretiens sans résultats (de mon points de vue) m'ont peut-être permis de créer le lien qui va faire qu'elle va s'ouvrir à moi, à ce moment précis.

“Et bien… Je sais que c'est idiot… Je suis déjà tellement comblée…

— Oui ?…

— Depuis que je suis toute petite… je rêve de … Non, je n'ose pas…

— Mais si, voyons, allez-y, je vous promets que cela restera strictement entre nous. En plus, dans mon métier, je suis tenu à la confidentialité la plus stricte. Vous voyez, j'ai posé mon stylo, finies les notes !

— Alors depuis que je suis toute petite, je rêve d'être écrivain…

— Ah bon ?…

— Vous êtes déçu ? Vous vous attendiez à autre chose ?

— Euh, non, rien en particulier… Simplement, ça ne me semble pas très subversif… Pourquoi le cacher et ne pas en parler ?

— J'ai bien peur de n'avoir aucun talent… ou de n'écrire que des choses tellement banales… Qui ça pourrait bien intéresser ?”

Elle semble enfin s'animer vraiment, pas de cet enthousiasme de pacotille qu'elle a montré depuis le départ, cet enthousiasme qu'elle s'efforce d’éprouver par devoir devant la vie parfaite qu'elle s'est donné tant de mal à construire et maintenir.

“Et vous écrivez quelle genre de choses ? Ça parle de quoi ?

— Vous voulez que je vous montre ? J'ai tous les manuscrits dans l'arrière cuisine (personne n'y va à part moi)

— Et bien, pourquoi pas…”

Elle rougit de plaisir devant mon intérêt (totalement feint je dois l'avouer, mais la fin justifie les moyens) et se précipite dans une pièce attenante pour rapporter son trésor… J'ai l'impression d'attendre pendant des heures, je suis impatient d'en finir, mais j'ai bon espoir qu'une fois ses manuscrits en main, elle m'inonde de karma.

L'attente ne dure en réalité que quelques minutes, mais elle revient avec un énorme carton entièrement rempli de feuilles dactylographiées.

“Mais il y a au moins 20 romans la-dedans ! Vous êtes très prolixe !” Elle rougit de plus belle sous le compliment. “Ça fait vraiment très longtemps que j'écris, mais je n'ai jamais rien montré à personne…

— Je suis flatté d'être votre premier lecteur… Vous voudriez me montrer quelque chose ?”

Le fait qu'elle me tende une de ses oeuvres est le prétexte rêvé pour capter le karma qui a enfin jailli de son aura.

“Oh… Attendez, qu'est-ce que je pourrai vous montrer… Il y a bien cette nouvelle, là, ce n'est pas très long et vous pourriez la lire en entier, ça parle de…”

Mais je n'entends déjà plus vraiment ce qu'elle me raconte. J'ai l'impression qu'au lieu de m'habituer aux effets du transfert, je les ressent de plus en plus profondément à chaque fois. En fait, je n'ai même pas besoin de lire sa prose pour savoir de quoi ça parle, j'ai des visions d'amours tumultueuses dans le soleil couchant, de baisers langoureux à l'ombre d'arbres en fleur au printemps, de femmes fragiles sauvées de leur destin tragique par des héros virils et taciturnes, enfin tous les clichés de tous les romans à l'eau de rose du monde. Je ressens aussi en filigrane des fantasmes de prix littéraires, de signatures de dédicaces par des fans enthousiastes, d'interviews sur des plateaux télés par les célébrités des émissions littéraires. C'est presque triste, mais je crois que dans le fond, cette femme rêve simplement d'être reconnue pour autre chose que sa perfection en tant que mère, épouse ou maîtresse (d'école).

Histoire de dissiper le malaise qui m'a une fois de plus saisi en collectant le karma, je demande : “Vous n'avez jamais essayé d'envoyer quoi que ce soit à une maison d'édition ? pour avoir un avis, des conseils peut-être ?

— Oh, non, je n'ai jamais osé… Et puis, dans le fond, je n'ai pas vraiment le temps de me consacrer à l'écriture, j'ai déjà tellement d'occupations, mes élèves, ma famille… Il y a des priorités, vous comprenez…”

Son animation semble l'avoir quittée, et elle est en train de redevenir la maîtresse de maison parfaite, que je sais désormais d'être qu'une façade. Se pourrait-il qu'en récupérant son karma je vienne aussi de lui voler ses rêves ? Ou bien est-elle installée dans sa vie de routine depuis si longtemps qu'elle n'aura de toute façon jamais le courage d'y changer quoi que ce soit ? encore un point sur lequel mes commanditaires n'ont pas été très clairs.

J'ai envie de l'encourager à ne pas se confire dans un rôle que d'autres ont écrit pour elle et à poursuivre ses rêves (même si ce que j'ai ressenti ne présage pas forcément d'un très grand talent littéraire, mais après tout il y a toujours des lecteurs pour la romance…). Malheureusement, je ne peux rien pour elle, et j'ai mes propres problèmes à régler (en particulier atteindre la limite des 50000 unités karmiques si je veux espérer garder ce boulot). Il faut vraiment que j'arrive à régler ce problème d'empathie, je ne suis pas là pour “sauver” mes cibles, bon sang !

Nous finissons tout deux par revenir à la réalité :“Il est déjà cette heure là ! Ma fille va bientôt rentrer de la dans, je ferai mieux de ranger tout ce bazar…

— Encore merci pour votre temps, vous m'avez été très utile !”

C'est sans doute la seule chose réellement sincère que je lui aurai dite de tout notre entretien.

“Merci à vous de vous être intéressé à moi…” Bon, il y a encore quelque chose qui frémit chez elle, je n'ai pas tout volé…

Je prends rapidement congé, nous devons tous les deux reprendre le cours de nos vies. Je me soumets à ce qui est en train de devenir ma petite routine personnelle en consultant l'évolution de la jauge du conteneur ; ça continue à monter : 12401…


Illustration par Keith McDuffee, sous licence Creative commons BY (Attribution)

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