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Korova

Décompte - Chapitre 2 : Victorine, la voisine accueillante

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 Mercredi 2 novembre

29 ans pour Sue, proclamaient les bougies de son gâteau d'anniversaire. Elle n'attendaient plus que d'être allumées, pour signaler le départ de la chanson traditionnelle. Le gâteau était kitch à souhait, avec son glaçage en chocolat, ses deux roses en pâte de sucre et son inscription maladroite. Je me demandais ce que je faisais dans cette cuisine surannée à la déco tout droit sortie des années soixante dix. Une rumeur joyeuse provenait de la pièce à côté, le salon où étaient réunis tous les invités pour fêter ce grand événement : le passage de Sue à une nouvelle année de sa vie. Mais comment étais-je arrivé là ? Je vivais un moment surréaliste !… En plus, je n'étais même pas là pour cette fameuse Sue, mais pour une toute autre personne, une certaine Victorine. Je n'avais pas la moindre idée de qui pouvait bien être Sue, et je n'étais certainement pas d'humeur à fêter un anniversaire… Tout ceci n'avait aucun sens…

“Alors, ce briquet ?” Une voix tentait de me faire revenir à la réalité. Ah, oui, c'est vrai. Voilà ce que je faisait dans cette cuisine d'une autre époque. J'avais eu l'imprudence de déclarer que j'étais l'heureux possesseur d'un zippo, alors que la maîtresse de maison cherchait désespérément de quoi allumer les allumer les bougies d'anniversaire sans quoi la fête serait irrémédiablement gâchée. Elle n'arrivait pas à remettre la main sur ses allumettes, ou avait oublié d'en acheter, bref, pas moyen d'illuminer ses sacrées bougies, quel scandale, non ? Et j'avais donc été traîné manu militari dans la cuisine, pour accomplir le miracle pyrotechnique à l'aide de mon fidèle zippo. Le seul élément réconfortant de la situation était que je me retrouvais seul dans la pièce avec ma cible, la Victorine inscrite sur mon carnet, maîtresse de maison de son état.

Je lui tendis poliment l'engin incendiaire après l'avoir mis en marche tout en tentant de me remémorer comment la situation avait pu m'échapper à ce point et comment j'allais bien pouvoir la rétablir.

Revenons au commencement de la mission. Le carnet m'envoyait chez Victorine, femme au foyer entre deux âges. Pas d'enfants, mais une longue expérience de mère SOS. Connue comme le loup blanc dans son quartier. Locataire d'un appartement dans une tour de banlieue, un de ces tours qu'on avait aujourd'hui cessé de bâtir et qu'on démolissait dès qu'on en avait l'occasion. Une de ces tours aux escaliers qui sentent la pisse, aux ascenseurs dont se demande toujours s'ils ne vont pas rester coincés entre deux étages (quand ils ne sont pas tout simplement en panne !), aux entrées aux auvents peuplées de jeunes louches à l'odeur caractéristique de joint, qui semblent vous guetter pour vous vendre des substances interdites.

Comme hier, j'étais rester un long moment à me demander comment j'allais “faire affleurer le karma”, quelle serait ma porte d'entrée pour réveiller des émotions. J'avais envisager de me faire passer pour un journaliste enquêtant sur les mères SOS, histoire de la faire parler de tous les bambins qui s'étaient succédé chez elle au long des années. L'évocation de tous se souvenirs devait forcément donner quelque chose !

Après m'être bien répété mon histoire dans ma tête, m'être préparé psychologiquement à affronter la haie d'honneur enfumée du hall d'entrée et avoir gravi à pied les douze étages qui menaient à son appartement (je n'avais pas confiance dans les grincements produits par l'ascenseur asthmatique), je reprenais mon souffle devant la porte de l'appartement, quand elle s'était soudain ouverte avant que j'ai eu le temps d'appuyer sur la sonnette.

“Vous devez être le nouveau concierge. Entrez vite, il fait bien meilleur à l'intérieur. C'est un peu la folie aujourd'hui, car je me suis proposée pour accueillir la fête d'anniversaire de Sue, mais peu importe ! Nous en profiterons pour faire connaissance, et je vous expliquerai tout ce qu'il y a à savoir sur l'immeuble dès que j'aurais cinq minutes.

— Euh…

— Est-ce qu'on dit encore concierge d'ailleurs ? Je suis sur que non, ils ont bien dû inventer un de leurs nouveaux mots soi-disant ‘politiquement corrects’ pour décrire votre fonction. Alors, c'est quoi le nom officiel de votre poste ?

— Euh…”

Plusieurs voix interrompent notre échange, m'évitant d'avoir à sécher sur la réponse appropriée à donner. Une chance, car j'ignore quelle peut être la dénomination moderne d'un concierge…

“Victorine, qu'est-ce que tu fabriques, la fête n'a pas lieu dans le couloir ! Reviens ici, Manon est train d'essayer de tricher !

— Rentrez donc, ne restez pas planté sur le palier. Il y a à boire et à manger à l'intérieur, et vous ferez connaissance avec tout le monde. Je m'occupe de vous dès que j'ai cinq minutes, mais là, vous voyez, on me réclame…”

Je pénètre donc à l'intérieur, et ma cible disparaît aussitôt, accaparée par tout un tas de gens entassés dans le minuscule appartement. La pièce résonne de cris joyeux et de conversations bruyantes, de rires tonitruants et de musique pop sirupeuse. Personne ne me prête la moindre attention et n'a l'air de se demander qui je peux bien être et ce que je fais là. C'était bien la peine de m'être si minutieusement préparé ! Quelques invitées me coulent bien des regards en coin, mais c'est plus de la curiosité, voire une évaluation de mon potentiel d'intérêt amoureux qu'autre chose.

Tout ceci ne m'arrange guère, dans le fond. Cette fête et cette foule me permettent de passer inaperçu, mais je n'ai que peu de chances de coincer ma cible et de passer suffisamment de temps avec pour faire affleurer le karma et le récupérer. On me l'a bien expliqué, c'est quelque chose qui demande d'établir une relation avec un minimum d'intimité. Or ma cible est constamment accaparé par une multitude de gens qui l'appellent  sans arrêt. Et je ne parle pas du niveau sonore ambiant, qui interdit toute conversation un tant soit peu personnelle. En fait, ma principale difficulté consiste à éluder les avances de diverses femmes visiblement désespérément seules dans la vie. Quel dommage que je ne sois pas là pour elles, leur soif d'attention rend leur aura brillante d'énergie karmique, j'aurais de quoi récupérer je ne sais combien d'unités avec elles. (“Surtout, ne jamais, JAMAIS, prélever le karma d'une autre personne que la cible désignée, cela contreviendrait à tous les accords des mondes des ombres, et les conséquences seraient… indescriptibles. Je ne veux même pas en parler. Tout ce que vous avez besoin de savoir, c'est que dans ce cas nous ne pourrions pas vous protéger, et votre existence serait purement et simplement… enfin… vous voyez…”. Je voyais très bien en effet… Ce n'était pas pour cela que j'avais accepté ce job… Donc prudence.)

J'essayais de garder un oeil sur ma véritable cible, tout en échappant aux sollicitations indésirables, mais pas moyen de l'approcher. En vraie hôtesse, elle papillonnait d'un invité à l'autre pour s'enquérir de leur bien-être. Je me demandais avec désespoir s'il me faudrait attendre la fin de la fête pour réussir à la coincer. Avec tout ça, je ne savais même pas qui était la fameuse Sue qui justifiait toute cette débauche de festivités.

J'eus enfin un espoir quand je vis ma Victorine s'éclipser discrètement dans une pièce voisine. Je tentais donc de me frayer un chemin entre la foule, sans paraître trop impoli avec tous ces gens qui tentaient de m'arrêter au passage. Raté ! Avant que je sois parvenu à sortir de la pièce principale, elle était déjà revenue. C'était l'heure de gâteau, et elle n'avait pas de quoi allumer les bougies. Avant que j'ai eu le temps de réfléchir, j'avais déjà brandi mon fidèle Zippo…

Et voilà comment je me retrouvais dans la cuisine, à allumer les bougies d'un gâteau ringard, dans un appart ringard, pour une fête ringarde (pour une Sue ringarde ?). Ce n'était pas le temps d'allumer des bougies qui allaient me donner suffisamment de temps pour récupérer mon karma…

Et voilà ! Elle avait déjà fini, et emportait son trésor -et mes espoirs- dans la pièce voisine. “Merci pour le briquet, venez vite si vous voulez une part de gâteau, vous allez voir, il est délicieux !”. Je commençais à me sentir aussi désespéré que les filles solitaires de cette fête. Putain de boulot, collecteur de karma ! Et ce n'était que mon deuxième jour… Je reste seul dans la cuisine désormais vide. L'écho des “Joyeux anniversaires !” (horriblement faux comme toujours) ne me rendaient pas joyeux… Je n'avais pas le courage de me mêler à nouveau à la fête. J'allais attendre qu'elle revienne.

J'étais perdu dans me pensées quand la porte est à nouveau poussée.

“Qu'est-ce que vous faites là ? Vous avez loupé le gâteau, c'est dommage ! Surtout que sans vous, on n'aurait jamais pu l'allumer…

— En fait, je me demandais si je pouvais être utile, je ne sais pas, un peu de vaisselle ou de rangement ?

— C'est très gentil à vous, je sais bien que vous êtes un employé de l'immeuble, mais vous devriez en profiter pour prendre un peu de bon temps…” Elle me fait un clin d'oeil. “Je ne le dirai à personne…, allez donc vous amuser !

— C'est tentant, mais je me sens perdu au milieu de toutes ces personnes inconnues… Je ne voudrais pas commettre d'impair.

— Un concierge timide ! Pas vraiment une qualité pour un tel boulot ! Mais ne vous inquiétez pas. Ici, c'est comme un grande famille. Tout le monde se connaît et se serre les coudes… Jetez-vous  l'eau !

— Et si vous m'expliquiez discrètement qui est qui. Vous avez l'air de connaître tout le monde…

— Un profil de vrai concierge, alors ? Vous voulez tous les potins ?”

Je me défends mollement de la main. Peu importe ce qu'elle pense, du moment que j'arrive à la faire parler et établir un contact avec elle. Nous nous approchons de la porte, et elle commence à me décrire tous les invités. Je dis reconnaître qu'elle le fait avec verve, et elle connaît un grand nombre de détails sur leur vie. Elle pourrait écrire un roman sur la vie de ses voisins, et ce serait divertissant. Mais je ne suis pas là pour ça. Son aura reste désespérément neutre, comme si elle n'était pas personnellement impliquée avec tous ces gens qui ont envahi son habitation. Seraient-ils là pour combler un vide dans sa vie, mais sans y parvenir ?

“Ça ne dérange pas vos proches que votre appartement soit constamment ouvert à tous vos voisins ?

— Oh, vous savez, je vis seule depuis toujours, c'est sans doute pour cela que j'aime autant être entourée…”

Gagné, je ressens un frémissement dans son aura… Il faut continuer à appuyer où ça fait mal.

“Pas de mari ? Pas d'enfants ?

— Pas eu le temps ! sourit-elle dans une grimace. J'ai toujours été trop occupée à prendre soin de tout le monde pour que quelqu'un ait envie de prendre soin de moi.”

Le regret commence à poindre à son insu sous ces propos badins.

“Mais j'avais cru comprendre que vous étiez famille d'accueil, c'est comme si vous aviez eu plein d'enfants, non ?

— Pas exactement, j'étais mère SOS ; ça veut dire que vous prenez les enfants en urgence et uniquement pour un temps limité. Ils arrivent plein de ressentiment ou de traumatismes, et vous avez à peine le temps de les apprivoiser qu'ils doivent repartir. Sûr, j'en ai vu défiler des mômes. Mais aucun qui se souvienne vraiment de moi, j'en ai peur… Notez que je n'ai pas de regrets, c'est un boulot certes ingrat, mais indispensable, et je suis fière de l'avoir fait !”

Ton aura me raconte une toute autre histoire, ma cocotte. Les regrets de n'avoir jamais eu d'enfant à elle, d'enfant qu'elle puisse garder ont fait affluer tout son karma. Je lui tapote gentiment l'épaule pour lui signifier mon admiration devant son abnégation, enfin ce que je lui laisse interpréter. En réalité, je fais ma récolte… Toujours est-il qu'elle se rengorge devant l'attention que je lui prodigue. Je devrais faire gaffe, elle risque de croire qu'elle a une chance de soigner sa solitude avec moi !

“Vous êtes vraiment une femme admirable. Je suis content de vous connaître, comme tous vos invités d'ailleurs ! Vous devriez les rejoindre d'ailleurs, ils vous réclament. Je m'occupe de la vaisselle pendant ce temps-là…

— Ha ! Ha ! Vous avez raison ! Me voilà, les amis ! Et vous, ne passez pas trop de temps dans la cuisine, je vous ai fait entrer pour faire la fête avec nous, par pour jouer les plongeurs !”

Je la laisse retourner s'étourdir avec ses voisins. Dans le fond, j'ai un peu pitié d'elle. Je me demande si quelqu'un la prend vraiment au sérieux et s'est jamais intéressé à elle en tant que personne. Le ressenti de son karma me laisse une sensation d'amertume. Toute une vie au service des autres, à paraître enjoué et aimant, tout ça sans pratiquement jamais aucun retour…

Je me dépêche de laver les quelques plats qui traînent dans la cuisine, et je m'éclipse discrètement en même temps que les premiers invités qui quittent la fête. Il faut que je m'efforce de ne pas avoir autant d'empathie avec mes cibles, sinon je ne tiendrai jamais la distance. Il me reste encore 28 jours… Pour me souvenir des enjeux et me remonter le moral je consulte le compteur du collecteur. Bonne moisson aujourd'hui encore ! Le chiffre total s'élève déjà à 5513.


Illustration par Mike Liu sous licence Creative commons BY-SA

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