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Korova

Décompte - Chapitre 3 : Hubert, le chauffeur de bus

12 min read

Jeudi 3 novembre

Bus 28, vu de l'arrière

28, ligne 28, c'est le bus que je dois prendre, absolument ! Je suis obligée de courir, car il est prêt à partir au moment où j'arrive à l'arrêt. SI je n'accélère pas, je ne verrai que le cul de bus...

Je fais de grands signes tout en criant ; j'ignore si le conducteur est sympa, ou s'il ne devait pas partir aussitôt pur respecter son horaire, mais j'ai le temps d'arriver à la hauteur de la porte de montée avant que le chauffeur ne la referme. Je monte, hors d'haleine, et il me faut quelques secondes pour retrouver mon souffle afin de demander un ticket au conducteur.

"Jolie course ! Mais vous savez, sur cette ligne, les bus passent toutes les 10 minutes, vous êtes si pressé ?

— Mer...ci... pfff pfff... de m'a...voir... laissé mon... pff.. ter.

— Pas de souci, je suis dans les temps ! Pas comme vous on dirait..."

Je ne peux pas lui expliquer que je ne pouvais prendre que ce bus et pas un autre, car ce n'est pas la destination qui m'importe, mais la cible qui se trouve à l'intérieur. En l'occurrence, c'est lui la cible : Hubert Dorcel, conducteur de bus de son état.

Il n'y a presque plus de passagers à bord. Il faut dire que nous ne sommes qu'à 3 arrêts du terminus et c'est la fin de la journée. J'ai choisi de rencontrer le cible au boulot plutôt que chez lui, car il ne vit pas seul. Par contre, il est presque à la fin de son service, et après ce terminus, il doit prendre un pause d'une vingtaine de minutes avant de faire sa dernière rotation. Avec un peu de chance, c'est un bon moment pour bavarder un peu avec lui.

Mon chauffeur est un type d'apparence débonnaire, qui approche à toute vitesse de la cinquantaine. Bien qu'il porte l'uniforme réglementaire de la compagnie, il a un je ne sais quoi de ... pas négligé, juste...décontracté dans l'apparence : une mèche de cheveux pas tout à fait en place, la cravate subtilement décentrée, la veste négligemment posée en travers de son siège... Ça raconte l'histoire d'un gars qui suit le règles parce qu'il le faut bien, mais qui ne les prend pas plus au sérieux que nécessaire.

Je crois qu'il va me faciliter la tâche : c'est lui qui entame la conversation, en m'invitant à la poursuivre avec lui.

"Vous avez l'air sur le point de suffoquer ! Asseyez-vous donc avant de cracher vos poumons ! Alors, pourquoi étiez-vous aussi pressé ?

— C'est idiot en fait. Je ne suis pas si pressé, c'est juste que quand j'ai vu l'arrière du bus, j'ai couru, par réflexe...

— Vous avez fait un beau sprint, mais vous n'êtes pas encore prêt pour les jeux olympiques. Côté récupération, ce n'est pas vraiment ça..."

Il a une façon de parler, tout sourires, qui fait que ce qu'il dit n'est pas une moquerie mais quelque chose d'amical. On a tout de suite envie de plaisanter avec lui, comme un vieux pote. Des visions incongrues de traversent, comme des barbecues de quartier, dont il serait le maître d'oeuvre. Je suis presque en train de sentir l'odeur des saucisses et de la viande grillée. J'ai soif et j'ai envie d'une bière, pour aller avec les saucisses.

"Vous êtes sûr que ça va ?

— Oui, oui, j'étais simplement plongé dans mes pensées."

Le bus s'arrête pour laisser descendre un des deux derniers passagers encore à bord.

"Salut Hubert ! À demain !

— Ah, non, pas à demain, je suis en repos !

— Petit veinard, va ! Bon week-end alors !

— Attention de ne pas être en retard à l'arrêt demain ! Et tu laisses Lola tranquille, pas comme d'habitude, ou tu auras affaire à moi !

— Ha ! Ha ! Tu sais bien qu'elle adore me rembarrer. Tu ne veux pas la priver de son plaisir...

Et en plus, il connaît tous les passagers ?!

Bon. Il faut que j'établisse le contact. La curiosité me fait poser une question complètement idiote : "Excusez-moi de vous demander ça, mais par hasard, est-ce que vous aimez les barbecues ?

— C'est drôle que vous parliez de ça, j'ai justement l'intention d'en faire un demain pour mon jour de repos... Et vous, vous aimez les barbecues ?

— Comme tout le monde... Je ne sais pas pourquoi, mais je trouvais que vous aviez une tête à organiser des barbecues.

— Ha ! Ha ! Pas chez moi en tout cas, je n'ai même pas de jardin, et les voisins n'apprécient pas trop l'odeur de graillon sur le balcon... mais mon frère a une grande maison pour toute sa smala, et il me laisse l'utiliser pour inviter mes potes.

— Sympa de sa part..."

J'ai l'impression que ça va vraiment être facile. S'il continue à ma raconter sa vie, je vais pouvoir récupérer tout ce dont j'ai besoin avant même d'arriver au terminus.

Nouvel arrêt. "Robert, tu descends ici ! Ce n'est pas le moment de faire la sieste !" Il connaît vraiment tout le monde... Le dit Robert se secoue et se lève lentement ; il traîne la jambe, mais visiblement pas parce qu'il est fatigué, mais plutôt car il doit avoir un problème. "Je sais bien que c'est mon arrêt ! J'ai des rhumatismes, pas Alzheimer ! Je ne vais pas me lever avant que le bus soit complètement arrêté, tu conduis comme une brute !

— Même pas vrai, c'est juste que tu aimes te faire attendre...

— C'est ça, c'est ça. Bon barbecue au fait !

— C'est très indiscret d'espionner les conversations des autres dis donc !

— Tu n'as qu'à pas crier si fort ! Et si tu veux que je descende, il faudrait peut-être penser à ouvrir la porte !

— Ça vient, ça vient... Toujours le dernier mot mon vieux Robert !"

Robert est descendu et s'éloigne en boitillant. Je reste seul avec le chauffeur.

"Et vous alors, vous allez jusqu'au terminus ?

— Exactement.

— Mais qu'est-ce que vous allez faire par là ?

— J'ai quelqu'un à voir, pour le boulot...

— Ah... Dites donc, si vous me trouvez indiscret, surtout n'hésitez pas à le dire. j'ai pris l'habitude de bavarder un peu avec les passagers. Sur cette ligne et à cette heure, ce sont presque tous des habitués, et ça rend le voyage plus sympa. Mais je ne voudrais pas vous mettre mal à l'aise."

Bien au contraire, ça m'arrange que tu aies envie qu'on fasse ami-ami. Ton aura est déjà quasiment saturée en karma, j'espère que toutes mes missions pourront être aussi faciles.

"Non, ne vous inquiétez pas, pas de problème. Vous avez raison, c'est plus sympa de bavarder, notre société est tellement froide et impersonnelle, il faudrait y mettre plus de convivialité."

Le bus s'arrête à un feu rouge. Le chauffeur en profite pour me tendre la main par dessus son guichet. "Moi c'est Hubert, chauffeur de bus de la STBC et grand amateur de barbecues. Et vous ?"

Son geste spontané me prend par surprise. Il me faut plusieurs fragments de seconde avant de réagir. Il faut absolument que je dise quelque chose, n'importe quoi... "Heu... Moi c'est André, collecteur... et aussi amateur de barbecue." Ces humains sont décidément imprévisibles...

"Collecteur ? Collecteur en quoi ?

— Heu, Pfff...

— Ne dites rien, ça ne me regarde pas..."

Sa poignée de main est ferme sans être brutale. Une vraie poignée de main de pote !Par contre, ce contact inattendu déclenche le transfert de karma sans je m'y sois préparé. Ses émotions se bousculent à travers moi. C'est comme si je voyais défiler toute sa vie en quelques instants : enfance simple et heureuse, amitiés d'école, rendez-vous au cinéma en plein air avec des adolescentes boutonneuses, repas de famille, ... Tout va trop vite, et même si les émotions sont globalement positives, cela reste très perturbant. Heureusement, il doit me lâcher la main pour faire redémarrer le bus, puisque le feu vient de passer au vert. Le reste du transfert se passe de façon moins chaotique. Je ne peux toutefois empêcher un frisson involontaire de me parcourir.

Ce bref moment de faiblesse passe inaperçu du chauffeur, qui semble lui aussi affecté de façon similaire. "Oula, heureusement que c'est bientôt la pause, j'ai un coup de mou, là !" Il se secoue pour faire passer son léger malaise et se tait pour  se concentrer sur la conduite. "Je crois qu'il me reste encore un barre de céréales, et je vais avoir 20 minutes pour la manger ! Nos horaires sont quand même mal foutus pour mener une vie saine..."

J'ignore si son malaise est dû à une crise d'hypoglycémie comme il le croit ou à la ponction karmique que je viens de réaliser sur lui, il y a tant de choses qu'on ne pas expliquées. J'espère vraiment que c'est la première solution, la deuxième serait trop perturbante à gérer pour moi...

"Et voilà le terminus, tout le monde descend !

— ...

— Alors, on se revoit bientôt ?

— Probablement pas, c'était une mission ponctuelle, alors elle ne se renouvellera probablement pas."

J'ai déjà récupéré tout ton karma, l'ami, je doute que mes patrons me renvoient à l'avenir...

"Dommage, vous m'êtes sympathique, je crois qu'on aurait eu des petites conversations sympa tous les deux.

— De même, mais c'est la vie !"

J'éprouve soudain le désir absurde de lui donner rendez-vous pour participer à son barbecue du lendemain. Je voudrais savoir ce qu'on éprouve à partager une bière et des saucisses grillées en rigolant entre potes, sans prise de tête. Mais bien sûr, cela est totalement impossible, il faut que j'apprenne à mieux me maîtriser.

"Excusez-moi d'interrompre la conversation, mais il faut que je descende, sinon je vais finir par être en retard...

— Bien sûr, je comprends, moi aussi j'ai un horaire à respecter !" Gros clin d'oeil.

Je descend rapidement sans me retourner. Tandis que je m'éloigne comme un voleur, je l'entends m'apostropher : "Hé ! Si vous avez fini d'ici 20 minutes, je pourrai peut-être vous ramener en ville ?

— On verra...", lui réponds-je de dos.

J'accélère encore le pas, sans même savoir où je vais. J'entends le bus redémarrer et s'éloigner, définitivement cette fois j'espère. Je m'arrête quelques rues plus loin au milieu de nulle part, hors d'haleine. Je songe que le boulot serait bien plus facile s'il n'était pas nécessaire de s'approcher si près des cibles et d'établir un contact avec elles.

En attendant de reprendre mon souffle, je sors le carnet pour voir ce qui m'attend encore pour finir le mois et tenter d'évacuer ce qui vient d'arriver. Parmi toutes les questions que je me pose, il y a celle du choix des cibles : comment décident-ils qui sera collecté ? sur quels critères ? Mes trois premières cibles n'avaient strictement rien en commun. La créature qui m'a expliqué ce que j'aurai à faire a éludé tout ce genre d'interrogations et était plutôt service-service, genre "Suis les instructions à la lettre et surtout ne te pose pas de questions." C'est l'attitude que j'avais prévu d'adopter d'ailleurs, mais les choses ne passent pas toujours comme prévu. Cette connexion indésirée avec les humains que je collecte et que je côtoie me perturbe plus que je l'aurais cru.

Bon, maintenant, il faut sortir de cet endroit. Je suis bon pour marcher un bon moment, pas de transport en commun à part le bus dans ce quartier excentré (et pas question de retomber sur Hubert...) ; et bien sûr, pas de taxi en maraude... Je prends un bonne inspiration avant de me mettre en route, je fais le vide dans ma tête et histoire de vérifier que ma journée a été productive, je jette machinalement un coup d'oeil sur la jauge du conteneur : 7405.


Illustration par Jonathan Riley sous licence Creative commons BY-SA

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