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Korova

Décompte - Chapitre 1 : Mathurin le vieux solitaire

15 min read

Mardi 1er novembre

30 rue Lamartine. L'adresse de ma première mission.

Je me trouve devant une maison très banale, dans un quartier populaire. Je vois le vestige d'une ancienne usine à l'arrière-plan de la maison. La cheminée de briques rouges domine encore toutes les constructions des environs. Mais son délabrement indique clairement qu'elle n'est plus en service depuis bien longtemps.

Cet abandon semble avoir contaminé tout le quartier. De toutes les maisons semblent suinter l'abattement et la défaite. Ce n'est pas tant que les maisons soient si vieilles, non. Elles semblent juste refléter une désolation lente et insidieuse, venue de l'intérieur.

Ou bien c'est peut-être juste moi qui projette l'échec de ma propre existence dans ces pierres inertes. Après tout, j'ignore tout des habitants de ce quartier et de leur histoire. Enfin, je devrais bientôt en savoir plus sur au moins un des habitants de ce quartier. Ça fait partie du mode opératoire de la mission...

Je ne sais pas depuis combien de temps je suis en train de fixer la plaque du numéro de la maison. Je me suis perdu dans mes pensées. Je crois que je suis pas très pressé de commencer le boulot. Pourtant, si je veux réussir à remplir l'objectif, j'ai plutôt intérêt à me donner à fond et à récolter le maximum d'unités karmiques dès le départ. Le subalterne m'a prévenu que ce serait de plus en plus difficile au fur et à mesure que le temps passera. "Collecter le karma peut être épuisant", m'a-t-il prévenu.

Il a raison, je n'ai pas encore commencé, et je me sens déjà vide. Il faut pourtant que je rentre dans la maison, que je parle à ce... Mathurin (Mathurin ?! entre nous, quel drôle de nom, ses parents n'ont guère été sympa avec lui...). Mais je ne me sens pas prêt. Je suis toujours là à contempler la plaque du numéro.

Je me cherche des excuses. Dans ma tête, je récapitule pour la ixième fois ce que le Subalterne m'a expliqué. "Pour pouvoir collecter leur karma, il faut réussir à le faire affleurer à la surface de leur aura. Il ne suffit pas de les approcher, il faut être proche d'eux. Pas au sens 'distance' du terme, même s'il faut quand même être à côté pour la collecte. Non, il faut réussir à être proche sur le plan spirituel, les amener dans une zone d'intimité de leur être.

— Et comment on fait cela ?

— Le plus simple est sans doute de leur parler, les amener à penser ou a discuter de moments de leurs vies forts en émotions, ou les amener à ressentir ses émotions. Chaque collecteur finit par avoir ses propres trucs pour parvenir au résultat. Nous ne nous préoccupons pas des techniques mises en oeuvre, seul le résultat nous importe.

— Et une fois le karma à la surface de l'aura ?

— Grâce à votre pouvoir de collecteur, il vous suffit littéralement de tendre la main pour récupérer les fragments de karma. Dès que vous les touchez, ils se transfèrent immédiatement dans le collecteur. En fait, cette partie-là ne pose aucun problème, c'est tout simple. Non, le vrai challenge, c'est réussir à faire affleurer le karma, ça demande de vous investir énormément dans la mission. C'est cet aspect du boulot qui est si épuisant pour les collecteurs."

Je me sens déjà tellement vide... Où vais-je donc trouver cette énergie pour aller tirer du karma de parfaits inconnus ? Je sais bien que mon propre équilibre karmique a été restauré, et le restera tant que j'exercerai ce boulot, mais je n'arrive pas à percevoir le moindre changement par rapport à avant. En même temps, si j'avais été si en forme, je n'aurai jamais été désespéré au point de prendre ce boulot en premier lieu.

Voilà la vraie raison pour laquelle je suis toujours devant la maison, en train de me demander avec angoisse quelle stratégie adopter pour créer un connexion immédiate et effective avec ce Mathurin. Et s'il n'était pas là ? (Mais je sais bien qu'il est là. "Les infos du carnet sont toujours justes, si vous les suivez avec précision." De plus, mon tout nouveau pouvoir me permet de détecter mes "cibles" si elles sont à proximité. Je sens l'aura qui m'intéresse, bien que je ne sois pas encore entré dans la maison).

Bon, il est temps d'en finir. Je ne sais toujours pas comment je vais m'y prendre, mais tant pis. J'improviserai. Il faut bien commencer. Je m'efforce de lutter contre l'inertie qui veut me clouer sur place, et je m'approche de la porte. Cette fois, il faut toquer, et ne pas repartir avant d'avoir collecté un maximum de karma...

"C'est pour quoi ?"

La porte s'est ouverte sur un vieux grincheux. La tâche ne va pas être facile...

"Bonjour, je cherche Mathurin Bélorgey. C'est vous ?"

— C'est pour quoi ? répète l'homme sans répondre à ma question, le ton rendu encore plus acariâtre par la méfiance.

— Et bien, c'est un peu compliqué et long à expliquer. Est-ce que je pourrai entrer et vous expliquer tout cela tranquillement ?

— Vous êtes qui d'abord ? Je vous préviens, je n'achète jamais rien aux vendeurs au porte à porte, je ne donne d'argent à aucune organisation charitable, je...

— Non, non ça n'a rien à voir !"

Je tente frénétiquement de me souvenir ce que j'ai réuni de sa biographie pour trouver un angle d'accroche.

"Je connaissais votre fils, c'est pour cela que je viens vous voir... tenté-je, dans un sursaut quasi-désespéré.

— Mon fils est mort ! je n'ai rien à vous dire, me rétorque-t-il d'un ton définitif.

— Je sais, je sais, c'est justement pour cela que je voulais vous parler..."

La porte est en train de se refermer, vite, il faut que je trouve quelque chose... Dans l'instant, je ne trouve rien de mieux que de coincer mon pied dans la porte avant qu'elle ne me claque au nez.

"S'il vous plaît, je n'ai besoin que de quelques moments de votre temps, et c'est important pour moi."

La porte s'est immobilisée, mais la méfiance est toujours inscrite sur le visage de l'homme.

"Vous m'avez dit que vous étiez un de ses 'amis', c'est ça ?" Le mépris perceptible dans sa vois est glaçant.

"Euh, en quelque sorte...

— Je ne veux rien à voir avec des gens comme vous ! Allez-vous en !"

La porte presse à nouveau sur mon pied.

"Attendez, c'est un malentendu, je ne suis pas ce genre d'ami ! Je connaissais bien votre fils, mais en fait, je suis plutôt un collègue."

La porte s'est à nouveau immobilisée.

"Qu'est-ce que vous voulez alors ?"

Je tente frénétiquement de trouver un raison plausible qui pourrait justifier que je veuille parler au père d'un collègue décédé, père avec qui il n'était plus en contact depuis des années.

"Nous avons décidé d'écrire un ouvrage sur les membres de notre département, et je suis à la recherche d'éléments biographiques sur son enfance, de souvenirs, ce genre de choses.

— Sa mère aurait pu vous renseigner pour ce genre de choses, mais elle n'est plus là. Je ne peux rien pour vous."

D'agressif il est soudain devenu comme indifférent. Même si sa dernière phrase sonnait comme un fin de non recevoir, la porte est restée entr'ouverte, et il ne cherche plus à la claquer, comme s'il avait renoncé à se battre. Je dois insister encore un peu, et il va céder.

"Tout est bon à prendre, ce sera toujours plus que ce que nous avons déjà, il ne nous parlait jamais de son enfance. Je vous aiderai à réunir ce que vous pourrez. Si vous me laissez entrer, vous verrez, tout se passera bien, et nous prendrons le temps qu'il faudra.

— Oh, comme vous voudrez, après tout. C'est vous qui avez du temps à perdre."

Il me tourne le dos, amer, me laissant libre de pousser la porte et pénétrer dans la maison. Il ne fait même pas mine de m'accueillir, et retourne simplement dans le salon s'asseoir sur le fauteuil fatigué où il doit passer l'essentiel de ses journées. Je dois presque me presser pour le suivre, et il ne m'accorde déjà plus aucune attention.

Nous restons à nous contempler en silence pendant un long moment. Ou plus exactement, je le regarde pendant qu'il essaie vainement de détourner son regard, mal à l'aise. Là encore, il finit par céder : "Vous voulez boire quelque chose ? J'ai peut-être encore quelques bières au frigo, et il me semble qu'il reste encore un peu de café de ce matin." Ce n'est peut-être qu'un prétexte pour repousser le moment où nous devrons parler, avoir une boisson à la main nous donnera peut-être une contenance, à l'un comme à l'autre. "Du café, ce sera parfait."

Je profite du temps où je l'entend s'agiter dans la cuisine pour réfléchir à la suite de l'entretien et observer le décor qui m'entoure. Je ne sais pas pour les autres maisons du quartier, mais celle-là suintait bien l'abandon. J'ai l'impression d'avoir violé l'intimité de ce pauvre type. Un fils qu'il a renié il y a des années, mort avant qu'il ait pu se réconcilier avec lui (pour autant qu'il l'ai souhaité), une femme, morte également (de chagrin ? d'ennui ?). Il ne lui restait que cette maison, qu'il laissait lentement décrépir comme tout le reste de sa vie.

Pendant que je me fais ces sombres réflexions, il finit par revenir avec deux tasses dépareillées qui sentent le café bouilli. La goutte d'eau pour conclure cette rencontre hautement déprimante. Pendant que je sirote poliment sa mixture infâme et qu'il avale distraitement la sienne, il demande :"Alors, qu'est-ce que vous voulez savoir ?

— Et bien, quel genre d'enfant était votre fils ? Qu'est-ce qu'il faisait quand il était petit ? Avait-il des passions ? Auriez-vous des anecdotes à me raconter ?

— Je ne sais pas trop quoi vous dire... C'était un enfant tout ce qu'il y a de plus banal... P'têt ben un peu trop fourré dans les jupes de sa mère, mais bon, c'était not' seul enfant alors elle le couvait..."

Il a l'air de chercher désespérément quoi dire. Il n'a sans doute plus l'habitude de parler depuis toutes ces années où il vit seul. Il n'a sans doute jamais été très bon pour exprimer des sentiments... À regarder son aura, presque évanescente, je me demande quelle quantité d'énergie karmique il peut encore bien avoir... J'ai l'impression que je vais braquer une ambulance.  J'ai presque envie de consulter discrètement le carnet, histoire de vérifier que c'est bien la bonne maison et le bon Mathurin.

Il a fini par se taire sans que je m'en aperçoive. Il tient sa tasse quasiment vide entre ses mains crispées. Il y met tant de force que ses mains tremblent. Tout son visage se met insidieusement à exprimer une souffrance énorme, qu'il n'arrive qu'à traduire en mots maladroits : "Je sais bien que c'était un bon petit... Ma femme m'avait dit que j'aurais dû lui pardonner, mais j'étais tellement têtu... Et puis elle a fini par m'abandonner aussi..."

Il explose tout à coup, sans avertissement : "Mais bon sang, comment a-t-il pu tourner comme ça ! C'était pas de ma faute tout de même ! J'étais un bon père, je lui ai montré comment un homme doit être, nom de... Pourquoi est-ce qu'il n'a pas pu se trouver une fille comme tout le monde !"

Et là, comme par miracle, sa colère modifie brutalement son aura. Elle se densifie et s'éclaire, d'une lueur plus forte bien qu'en partie malsaine. L'énergie karmique semble affluer, sans que je comprenne d'où elle peut bien provenir.

Sans réfléchir, je tend la main vers lui pour ramasser toute cette manne.

"Mais qu'est-ce que vous faites ! éructe-t-il. Vous n'allez pas me toucher quand même ! Je croyais que vous n'étiez pas de ce genre-là.

— Non, c'est un malentendu, je voulais juste... enfin... un simple geste d'amitié..." balbutié-je.

Son dégoût n'a fait que renforcer son énergie, et je continue à ramasser les fragments de karma qui planent dans toute la pièce, mais plus prudemment.

L'homme finit par se calmer et semble se recroqueviller encore plus profondément dans son fauteuil. Il éclate en sanglots déchirants : "Mon petit ! Je ne l'ai jamais revu. C'est comme s'il était mort pour moi ! Et ma femme qui m'a reproché jusqu'à son dernier souffle de ne pas lui avoir parlé avant qu'il soit trop tard."

Son aura se modifie à nouveau, et une autre forme d'énergie l'habite. Cette fois cependant, j'évite de tendre la main et je collecte l'énergie résiduelle de loin.

Je commence à comprendre pourquoi la collecte de karma est si épuisante. Les fragments me traversent avant d'être fixé dans le collecteur, et je ressens  jusqu'au plus profond de mon être les émotions qu'ils véhiculent ; après la colère malsaine et la culpabilité déchirante, je suis le réceptacle d'une tristesse sans espoir.

Le vieil homme s'est tu à nouveau, mais il me jette un regard muet qui dit clairement : "Qu'est-ce que j'aurais dû faire ?" Son corps continue de tressauter sous ses sanglots désormais silencieux.

J'ignore si c'est parque que je viens de lui confisquer tout ce qui lui restait de karma, mais il semble vidé de toute énergie, comme paralysé. Je ne sais pas quoi faire pour lui, et ma mission est accomplie en fait.

"Je pense que je tombe mal, il vaudrait sans doute mieux que je revienne une autre fois, quand vous vous sentirez mieux...

— Non, attendez, je ne veux pas rester seul, dit-il d'une pauvre petite voix.

— Vous n'avez pas l'air d'être en état de parler de votre fils maintenant, je suis désolé d'avoir réveillé des souvenirs douloureux. J'ai d'autres personnes à voir, je suis sûr que nous aurons l'occasion d'avoir une discussion plus fructueuse à un autre moment...

— S'il vous plaît, restez encore un peu..."

Mais c'est au dessus de mes forces. J'ai la désagréable impression d'être un vampire, venu me repaître de ses angoisses et sa douleur.

"Merci pour le café et votre temps, ne vous dérangez pas, je vais retrouver mon chemin tout seul."

Le pauvre vieux n'essaye même pas de me retenir, ne fait même pas mine de me lever. En sortant de la pièce et de la maison, je peux l'imaginer, tassé dans son fauteuil, à ressasser son passé sans parvenir à comprendre où il commis une erreur. Je peux le voir, immobile, creux et inutile dans son salon, tandis que je referme doucement la porte sur son malheur. Cette première expérience était vraiment déprimante, et j'espère qu'elle n'est pas représentative de ce qui m'attend pour les vingt-neuf jours encore à venir.

Je prend un longue expiration sur le trottoir avant de passer à autre chose et histoire de me remonter le moral, je consulte rapidement le compteur du collecteur. Je suis agréablement surpris par le chiffre, finalement, ce vieux avait encore une sacrée réserve de karma ; le compteur indique 3317.


Image d’illustration par Mingo Hagen, sous licence Creative Commons BY

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