Skip to main content

Korova

Decompte - Chapitre 6 : Léonard le culturiste

19 min read

Dimanche 6 novembre

Haltères, 25kg25 kilos l'haltère ! Léonard, ma cible du jour, ne plaisantait pas avec la musculation. Et pourtant, il avait l'air de soulever ça comme si c'était une plume. Il faisait une démonstration de tous les engins et ustensiles de la salle de sport comme s'il allait concourir pour le titre de Mister Univers et qu'il était soutenu par les vivats de la foules en délire. Rien avoir avec la petite dizaine de personnes présentes et l'objet de leur présence, un stage d'initiation aux arcanes de la musculation, dans ce centre sportif ouvert exceptionnellement le dimanche pour cette démonstration.

Outre les matériels de la salle elle-même, "Léonard le culturiste" avait amené ses engins perso : haltères de toutes les formes et tous les poids, corde à sauter pour l’endurance, engins de torture divers que je ne savais même pas identifier. Pour l'instant, Léonard en était encore à la démonstration, avec le postulat implicite qu'après qu'il nous aurait pris en main, nous arriverions à faire (presque) aussi bien que lui et pourrions exhiber des muscles à la forme quasi-surnaturelle. L'expression des visages se partageait entre l'admiration la plus absolue et le découragement devant l'ampleur de la tâche à accomplir. Quant à ma propre expression, j'ignore à quoi elle pouvait bien ressembler, et j’espérais qu'elle ne reflétait pas trop ma totale perplexité. J'avais l'impression d'avoir débarqué dans un autre onde, au milieu d'étranges être vivants, dont les préoccupations étaient à mille lieues de tout ce que j'aurai pu imaginer.

Pourtant, lorsque j'avais vu l'annonce de ce "stage d'initiation à la musculation, animé par Léonard "MaxiPlus" Bernier, je m'étais dit que c'était l'opportunité idéale d'approcher ma cible, dans un cadre détendu et sans avoir besoin d'inventer d'histoire tarabiscotée (et qui tombait toujours à côté...) Un petit groupe de personnes venues pratiquer une activité de loisirs, un dimanche qui plus est, cela devait être propice à la détente et au bavardage, celui qui permet de faire connaissance et de se lier les uns aux autres.

Une fois de plus, l'infinie imprévisibilité humaine contredisait toutes mes attentes. Au moins pour Léonard, la muscu, c'est du sérieux ! Ce n'est pas un loisir, c'est un choix de vie ! et même plus, un raison de vivre, un sacerdoce, une occupation à plein temps qui requérait toute son attention et tout son investissement... Après tout, pourquoi pas, il faut de tout pour faire un monde. Mais à le voir rouler des muscles et expliquer quel régime alimentaire draconien et le nombres d'heures à y consacrer pour espérer obtenir un quelconque résultat, une terrible interrogation se mettait à me tarauder : un culturiste pouvait-il avoir du karma ?...

Les autres participants du "stage", eux aussi à leur niveau commençaient à être perplexes : étaient-ils prêts, étaient-ils capables de l'investissement total que leur moniteur leur intimait de donner ? Entre ceux qui semblaient prêts à se contenter de lui lancer des regards admiratifs, (mais envieux) durant toute leur vie sans espérer approcher son format et ceux qui contemplaient leur propre corps (avec désespoir en constatant l’écart entre leur absence de musculature et le modèle en démonstration devant leurs yeux ébahis).

"Bien, maintenant que je vous ai expliqué tous les tenants et aboutissants du travail qui vous attend, le moment est venu de nous lancer dans les premiers exercices. Vous êtes prêts ?

— Oui, oui, murmure tout le monde sans grande conviction.

— Bien... Avant de passer aux appareils, on va déjà commencer par mettre tous les muscles en activité, et habituer le corps à l'effort. 100 pompes tout le monde !"

Aïe ... Cette séance va être looonnngue... Et si le moniteur nous épuise ainsi, quand auront-nous le temps de bavarder ? Ce n'est pas en regardant ahaner mes voisins (et ahaner moi-même ) sans voir le moniteur montrer une seule goutte de sueur que je vais réussir à créer suffisamment de lien pour faire apparaître du karma (pour autant qu'il y ait du karma à faire apparaître.) Je n'ose même pas demander ce qui nous attend après les 100 pompes... Les appareils, les poids, les barres... au fur et à mesure que je m'épuise à plier et déplier les bras pour soutenir le poids mon corps, m'apparaissent de plus en plus comme d'ignobles instruments destinés à tous nous torturer. L'expression imperturbable du moniteur, ses aboiements censés nous motiver (Je sens qu'il va nous traiter de lavettes dans pas longtemps...) me le rendent de plus en plus détestable. Je ne vois plus un culturiste monomaniaque et inoffensif, mais un tortionnaire abject qui a décidé de nous pousser bien au-delà de nos capacités humaines. (Ma substance d'ombre peut-elle résister à une telle débauche d'effort physique ? Je sais bien que ce n'est pas ainsi que ma matérialisation fonctionne, mais quand même...) "52, 53, 54, …" On n'en est à peine à la moitié ? Seigneur, l'annonce n'avaient pas précisé les extrémités auxquelles on devaient livrer pour accomplit ce job... L’assurance de l’équilibre karmique me semble soudain bien insuffisante au vu des complications liées aux mission... "74, 75, 76, 77, …" Je sens que certains de mes voisin commencent à faiblir, je crois même qu'il y en a un qui vient de se laisser tomber et reste vautré sur le sol. Même si je me relève de cette épreuve, je serai trop épuisé pour aller jusqu'au bout de ma mission... "97, 98, 99, 100 !"

Tout le monde se laisse tomber d'épuisement. "Hé, on ne relâche pas l'effort surtout, c'est l'effort continu qui assure la réussite ! Relevez-vous, et plus vite que ça. Tout le monde prend une corde à sauter, il faut travailler également l'endurance !"

Le cauchemar continue... Je me demande si on peut vraiment recruter des personnes avec une séance d’initiation aussi.. je regarde le visage rougi et dégoulinant de mes co-stagiaires, le mot extrême semble décidément approprié. Il semble que notre moniteur ne sache pas compter en dessous de 100... J'espère que personne n'a de faiblesse cardiaque non décelée parmi nous, sinon, on va finir l'après-midi aux urgences... Après quelques autres exercices du même acabit (par série de 100 toujours...), Léonard nous annonce, ravi : "OK, les amis, l'échauffement est fini, on va pouvoir s'attaquer au vrai travail sur les muscles et apprendre le maniement des machines."

OK. D'accord. Très bien. C'était juste l'échauffement. Je ne sais pas si mon corps est échauffé, mais mon esprit l'est. Vraiment. Très. Échauffé. Le monde m'apparaît comme vu derrière un voile rouge, et je dois me faire violence pour ne pas céder à la tentation de vérifier si on peut prélever du karma sur un culturiste mort. Il faudra que je me renseigne pour savoir s'il existe un syndicat des collecteurs karmiques et ce que, dans l'affirmative, ils ont a dire sur les conditions de travail de notre corporation et leurs légitimes compensations.

"Reste calme, il y a beaucoup trop de témoins, et ce n'est pas en prison que tu pourras valider ta période d'essai…"

Avant de nous faire installer sur les machines, notre bourreau consent à nous accorder le réconfort d'une boisson. Attention, rien de très excitant, et pas même de l'eau, non, des boissons énergisantes, dont le goût suspect me fait regretter ma récente orgie de bières. "De la pure énergie ! Votre corps est votre temple, vous ne devez plus donner que de quoi l’entretenir en vue de votre unique objectif : le sculpter comme une oeuvre d'art." Le temple qu'est mon corps me signale clairement que le dieu qui en est le locataire n'est guère satisfait de l'offrande que je viens de lui infliger... Malgré le goût contestable du la boisson, nous prenons tous notre temps pour la siroter, car la fin de la boisson signera la fin de la pause… Le silence dans lequel nous buvons n'est pas une illustration de l'adage populaire qui veut que quand c'est bon, on se tait, mais reflète simplement notre épuisement… Toutes les bonnes choses ayant une fin, la boisson (et la pause) se terminent ; nous laissons sans résistance Léonard nous installer chacun sur une machine dont je m'empresse d'oublier les noms barbares. Je crois bien que la mienne est censée me faire travailler les triceps…

"Je vais tous passer vous voir individuellement, pour vérifier que vous faites les mouvements correctement et discuter du meilleur programme à suivre en fonction de vos objectifs." C'est bien ma veine ! Pendant le seul moment où je pourrais lui parler en particulier, je ne serai probablement pas en état d'avoir une conversation cohérente… (Difficile de parler quand on est en train de s'asphyxier…) Je m'efforce quand même de faire les mouvements correctement pur rentrer dans ses bonnes grâces, on ne sait jamais, si je survis à cette expérience, j'arriverai peut-être à le coincer 5 minutes à la fin du cours… Pendant que mes muscles crient leur martyre, je m'efforce de me vider la tête et de me répéter "Je suis un culturiste, mon corps est un temple, l'effort fera de moi un homme meilleur", histoire d'avoir quelque chose en commun avec ma cible au moment où je lui parlerai, pour pouvoir enfin établir de lien indispensable à l'accomplissement de ma mission.

Dans un état second, je l'entend prodiguer des conseils à mes voisins, entrecoupés d'apostrophes du style "N'oubliez pas de compter jusqu'à 100 !" pour être sûr que nous relâchons pas notre effort. Léonard par arriver jusqu'à moi : je me mets en compter tout haut "68, 69, 70, 71, …

— Très bien ! Bon rythme ! Bonne motivation ! Je suis content de vous !

— Ou…i … Arh, arh… m…ais c…est …pfff…pfff… dur…

— Surtout continuez à respirer bien en rythme. Expirez… et maintenant… inspirez ! Expirez… inspirez ! Parfait. Je pense qu'après cette série, on devrait vous faire travailler les quadriceps, vous avez du potentiel.

— Ah ?… (Argh !)

— Mais oui ! Figurez-vous qu'il y a quelques années, je n'étais pas plus épais que vous. Les gars au boulot m'appelaient 'la crevette', c'est vous dire… Mon père m'avait obligé à faire un stage ouvrier sur les docks avant de m'autoriser à reprendre la boîte familiale. Vous imaginez bien qu'avec un gabarit dans le genre du vôtre, je n'étais pas à la fête…

— Murf ! 79, 80, …

— Heureusement, un des gars a fini par avoir pitié de moi et m'a introduit à son club de culturisme. Ça a changé ma vie ! Finie "la crevette" ! Grâce à mon nouveau corps, les autres me traitaient avec respect. C'est là que j'ai compris que sculpter son corps, c'était la clé de mon accomplissement. J'en ai même oublié la carrière que mon père avait prévu pour moi, et j'ai dédié toute ma vie au culturisme, et aussi à partager avec les autres cette découverte."

L'avait dû être ravi, le papa… moi, par contre, j'étais sur le point d'être sincèrement ravi. L'évocation de son passé à mon intention avait fait poindre ce karma que je venais chercher. Le seul problème était que j'étais complètement engoncé dans cette machine du diable et je n'avais pas moyen de tendre la main pour le récupérer. "Hé, ne gigotez pas, vous allez vous faire mal !" Mais il faut bien que je bouge pour attraper ton karma, imbécile ! "Vous avez presque fini votre série, tenez bon ! Moi, il me reste encore deux stagiaires à voir." C'est trop bête, il s'éloigne, et son karma reflue. Un formidable occasion ratée ! Je ne pourrai jamais avoir aucune empathie pour la musculation…

"Bien, maintenant que tout le monde a testé les machines, pour finir, je voudrais simplement vous montrer quelques exercices que vous pouvez faire chez vous, avec des haltères comme celles-ci, enfin, plus légères pour commencer pour vous, bien sûr…"

Alors que nous espérions tous secrètement que le calvaire était fini, Léonard manipule devant nos yeux incrédules ses haltères de 25 kg comme s'il jonglait, alors que nous avons l'impression que les petites haltères de 2 kilos nous arrachent les bras. "Allez-y, essayez ! Je vous ai préparé un fascicule avec des schémas pour que vous puissiez le refaire chez vous !" Il est peut-être un peu extrême, ce Léonard, mais il faut au moins lui reconnaître de s'efforcer de faire le choses bien. Finalement, son seul défaut est d'être incapable d'imaginer que nous ne soyons pas convaincus par sa théorie de la rédemption par la musculature…

Et moi, une fois de plus, je suis en train de céder à l'empathie… Je serre le dents, autant pour réussir à finir les derniers exercices qu'il vient de nous imposer que pour me forcer à me reconcentrer sur la mission ; je n'ai pas encore récupéré un iota de karma.

La séance se termine enfin. "Merci à tous, vous avez été très performants ! J'espère que nous nous reverrons bientôt. Pensez à prendre un prospectus sur la pile la-bas pour connaître les horaires des prochaines séances et il y a aussi des fascicules avec tous les conseils pour pouvoir vous entraîner seul chez vous et adopter les bonnes habitudes alimentaires." Tout le monde range ses affaires en silence, épuisé. Ma seul chance, maintenant, c'est de prendre le moniteur entre quatre yeux avant qu'il en parte... Je vais être obligé de me faire violence et prétendre que j'ai une passion subite pour la musculation.

Malheureusement, je ne suis pas le seul qui semble vouloir toucher deux mots à Léonard. Il a déjà au moins une groupie qui a l'air prête à le suivre jusqu'au bout du monde et un gringalet qui a l'air impatient de savoir s'il a une chance de pouvoir changer de volume.

"Vous êtes tellement fort et tellement sexy ! Vous voyez que vous pourriez me donner des cours particuliers ?

— À votre avis, il me faudrait combien de temps pour espérer, disons, faire doubler mes muscles de volume, pour commencer ?"

Léonard se débarrasse rapidement de la groupie en lui tendant un prospectus (j'espère qu'il n'a pas mis son numéro personnel dessus) "Commencez déjà par les cours d'initiation collectifs, mademoiselle, nous verrons alors si vous avez besoin d'entraînements plus intensifs…" Il ne semble pas non plus vouloir passer plus de temps avec le gringalet : "Vous savez, ça va prendre un peu de temps, mais en vous entraînant régulièrement, vous verrez, les progrès vont commencer à être visibles assez vite.

— Et vous connaissez des produits pour accélérer le processus, vous avez des tuyaux pour s'en procurer ?

— Pardon ? Non, voyons, pas du tout, seul l'effort est nécessaire pour arriver au résultat ! Tous les autres les autres produits, c'est de la cochonnerie qui va détériorer votre corps !" Il devient presque sympathique, ce Lénoard ! Un ennemi des substances illégales ! Je n'aurai pourtant jamais cru qu'on puisse avoir de si gros muscles sans s'être dopé au moins un tout petit peu... En tout cas, il est vexé qu'on l'ai pris pour un pourvoyeur de drogue, et il renvoie le gringalet vite fait. C'est enfin mon occasion de lui adresser la parole en tête à tête.

"Alors, qu'est-ce que vous avez pensé de cette séance ?

— Pour tout vous avouer, je suis venu un peu par hasard et beaucoup par simple curiosité. Je n'ai jamais été emballé par l'effort physique…

— Est-ce que j'ai réussi à vous faire changer d'avis ?

— Je réserve encore ma réponse. Mais j'ai été très intéressé par votre histoire, vos motivations, votre changement de vie…

— Ah."

Ça manque d'enthousiasme. Pas sûr qu'il aime parler de lui-même après tout. Allons, il faut insister un peu.

"Je me demandais également qui était cet homme qui vous a initié au culturisme. Vous êtes toujours en contact avec lui ? C'est fascinant de penser comme une simple rencontre peut faire prendre une autre direction à votre vie… Ce doit être une personne très intéressante à rencontrer.

— Maurice ? Malheureusement, il a eu une crise cardiaque il y a trois ans. Mais vous avez raison, il a changé ma vie… Je lui dois tout. Si vous saviez comme il me manque. Je ne suis qu'un pâle écho de ce qu'il m'a enseigné. D'une certaine façon, donner ses cours, c'est ma façon de lui rendre hommage, même si je ne lui arrive pas à la cheville…" Son visage s'est adouci à l’évocation de ses souvenirs, sa lèvre tremble presque, on dirait qu'il est sur le point de pleurer. Finalement, les stéréotypes doivent être vrais : tous ces gros durs, dans le fond, ont le coeur tendre…

Enfin, peu m'importent ses états d'âme, tout ce qui compte, c'est que le karma est revenu la surface. C'est l'heure de la collecte !

"Alors, vous allez revenir ?

— Je vais y réfléchir… réponds-je lâchement. Votre expérience est vraiment inspirante, mais l'effort physique…

— Allons, ce n'est pas aussi difficile que vous avez l'air de le penser. Un peu de courage !

— Merci pour cette démonstration en tout cas !"

Je lui serre la main pour lui démontrer ma reconnaissance (pour le karma qu'il va me donner plus que pour son cours qui a failli me tuer, mais peu importe.) Un vertige me saisit au moment du transfert, mais cela commence à ne plus me surprendre. Je vis d'innombrables heures à soulever des poids, manipuler des machines barbares, suer, faire des pompes, … J'ai dans la bouche le goût écœurant de milliers de boissons énergétiques, de kilos de fades nourritures protéinées. Mes muscles deviennent une obsession, je ne pense plus qu'à l'image que me renvoie mon miroir. J'ai la sensation que me muscles ont décuplé de volume, pour se dégonfler tout aussitôt. Heureusement, la poignée de main ferme du culturiste me maintient debout. Il ne s'est d'ailleurs aperçu de rien. Je m'éloigne en le laissant seul avec son idée fixe.

Je sors de la salle de sport en ayant l'impression de me traîner comme un vieux rhumatisant, tous mes muscles me font un mal de chien. Mais le chiffre du conteneur me dit que ça valait le coup : 15472.


 

illustration par Brad Montgomery sous licence Creative Commons BY (attribution)

Voir sur Flickr