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Korova

Decompte - Chapitre 6 : Léonard le culturiste

19 min read

Dimanche 6 novembre

Haltères, 25kg25 kilos l'haltère ! Léonard, ma cible du jour, ne plaisantait pas avec la musculation. Et pourtant, il avait l'air de soulever ça comme si c'était une plume. Il faisait une démonstration de tous les engins et ustensiles de la salle de sport comme s'il allait concourir pour le titre de Mister Univers et qu'il était soutenu par les vivats de la foules en délire. Rien avoir avec la petite dizaine de personnes présentes et l'objet de leur présence, un stage d'initiation aux arcanes de la musculation, dans ce centre sportif ouvert exceptionnellement le dimanche pour cette démonstration.

Outre les matériels de la salle elle-même, "Léonard le culturiste" avait amené ses engins perso : haltères de toutes les formes et tous les poids, corde à sauter pour l’endurance, engins de torture divers que je ne savais même pas identifier. Pour l'instant, Léonard en était encore à la démonstration, avec le postulat implicite qu'après qu'il nous aurait pris en main, nous arriverions à faire (presque) aussi bien que lui et pourrions exhiber des muscles à la forme quasi-surnaturelle. L'expression des visages se partageait entre l'admiration la plus absolue et le découragement devant l'ampleur de la tâche à accomplir. Quant à ma propre expression, j'ignore à quoi elle pouvait bien ressembler, et j’espérais qu'elle ne reflétait pas trop ma totale perplexité. J'avais l'impression d'avoir débarqué dans un autre onde, au milieu d'étranges être vivants, dont les préoccupations étaient à mille lieues de tout ce que j'aurai pu imaginer.

Pourtant, lorsque j'avais vu l'annonce de ce "stage d'initiation à la musculation, animé par Léonard "MaxiPlus" Bernier, je m'étais dit que c'était l'opportunité idéale d'approcher ma cible, dans un cadre détendu et sans avoir besoin d'inventer d'histoire tarabiscotée (et qui tombait toujours à côté...) Un petit groupe de personnes venues pratiquer une activité de loisirs, un dimanche qui plus est, cela devait être propice à la détente et au bavardage, celui qui permet de faire connaissance et de se lier les uns aux autres.

Une fois de plus, l'infinie imprévisibilité humaine contredisait toutes mes attentes. Au moins pour Léonard, la muscu, c'est du sérieux ! Ce n'est pas un loisir, c'est un choix de vie ! et même plus, un raison de vivre, un sacerdoce, une occupation à plein temps qui requérait toute son attention et tout son investissement... Après tout, pourquoi pas, il faut de tout pour faire un monde. Mais à le voir rouler des muscles et expliquer quel régime alimentaire draconien et le nombres d'heures à y consacrer pour espérer obtenir un quelconque résultat, une terrible interrogation se mettait à me tarauder : un culturiste pouvait-il avoir du karma ?...

Les autres participants du "stage", eux aussi à leur niveau commençaient à être perplexes : étaient-ils prêts, étaient-ils capables de l'investissement total que leur moniteur leur intimait de donner ? Entre ceux qui semblaient prêts à se contenter de lui lancer des regards admiratifs, (mais envieux) durant toute leur vie sans espérer approcher son format et ceux qui contemplaient leur propre corps (avec désespoir en constatant l’écart entre leur absence de musculature et le modèle en démonstration devant leurs yeux ébahis).

"Bien, maintenant que je vous ai expliqué tous les tenants et aboutissants du travail qui vous attend, le moment est venu de nous lancer dans les premiers exercices. Vous êtes prêts ?

— Oui, oui, murmure tout le monde sans grande conviction.

— Bien... Avant de passer aux appareils, on va déjà commencer par mettre tous les muscles en activité, et habituer le corps à l'effort. 100 pompes tout le monde !"

Aïe ... Cette séance va être looonnngue... Et si le moniteur nous épuise ainsi, quand auront-nous le temps de bavarder ? Ce n'est pas en regardant ahaner mes voisins (et ahaner moi-même ) sans voir le moniteur montrer une seule goutte de sueur que je vais réussir à créer suffisamment de lien pour faire apparaître du karma (pour autant qu'il y ait du karma à faire apparaître.) Je n'ose même pas demander ce qui nous attend après les 100 pompes... Les appareils, les poids, les barres... au fur et à mesure que je m'épuise à plier et déplier les bras pour soutenir le poids mon corps, m'apparaissent de plus en plus comme d'ignobles instruments destinés à tous nous torturer. L'expression imperturbable du moniteur, ses aboiements censés nous motiver (Je sens qu'il va nous traiter de lavettes dans pas longtemps...) me le rendent de plus en plus détestable. Je ne vois plus un culturiste monomaniaque et inoffensif, mais un tortionnaire abject qui a décidé de nous pousser bien au-delà de nos capacités humaines. (Ma substance d'ombre peut-elle résister à une telle débauche d'effort physique ? Je sais bien que ce n'est pas ainsi que ma matérialisation fonctionne, mais quand même...) "52, 53, 54, …" On n'en est à peine à la moitié ? Seigneur, l'annonce n'avaient pas précisé les extrémités auxquelles on devaient livrer pour accomplit ce job... L’assurance de l’équilibre karmique me semble soudain bien insuffisante au vu des complications liées aux mission... "74, 75, 76, 77, …" Je sens que certains de mes voisin commencent à faiblir, je crois même qu'il y en a un qui vient de se laisser tomber et reste vautré sur le sol. Même si je me relève de cette épreuve, je serai trop épuisé pour aller jusqu'au bout de ma mission... "97, 98, 99, 100 !"

Tout le monde se laisse tomber d'épuisement. "Hé, on ne relâche pas l'effort surtout, c'est l'effort continu qui assure la réussite ! Relevez-vous, et plus vite que ça. Tout le monde prend une corde à sauter, il faut travailler également l'endurance !"

Le cauchemar continue... Je me demande si on peut vraiment recruter des personnes avec une séance d’initiation aussi.. je regarde le visage rougi et dégoulinant de mes co-stagiaires, le mot extrême semble décidément approprié. Il semble que notre moniteur ne sache pas compter en dessous de 100... J'espère que personne n'a de faiblesse cardiaque non décelée parmi nous, sinon, on va finir l'après-midi aux urgences... Après quelques autres exercices du même acabit (par série de 100 toujours...), Léonard nous annonce, ravi : "OK, les amis, l'échauffement est fini, on va pouvoir s'attaquer au vrai travail sur les muscles et apprendre le maniement des machines."

OK. D'accord. Très bien. C'était juste l'échauffement. Je ne sais pas si mon corps est échauffé, mais mon esprit l'est. Vraiment. Très. Échauffé. Le monde m'apparaît comme vu derrière un voile rouge, et je dois me faire violence pour ne pas céder à la tentation de vérifier si on peut prélever du karma sur un culturiste mort. Il faudra que je me renseigne pour savoir s'il existe un syndicat des collecteurs karmiques et ce que, dans l'affirmative, ils ont a dire sur les conditions de travail de notre corporation et leurs légitimes compensations.

"Reste calme, il y a beaucoup trop de témoins, et ce n'est pas en prison que tu pourras valider ta période d'essai…"

Avant de nous faire installer sur les machines, notre bourreau consent à nous accorder le réconfort d'une boisson. Attention, rien de très excitant, et pas même de l'eau, non, des boissons énergisantes, dont le goût suspect me fait regretter ma récente orgie de bières. "De la pure énergie ! Votre corps est votre temple, vous ne devez plus donner que de quoi l’entretenir en vue de votre unique objectif : le sculpter comme une oeuvre d'art." Le temple qu'est mon corps me signale clairement que le dieu qui en est le locataire n'est guère satisfait de l'offrande que je viens de lui infliger... Malgré le goût contestable du la boisson, nous prenons tous notre temps pour la siroter, car la fin de la boisson signera la fin de la pause… Le silence dans lequel nous buvons n'est pas une illustration de l'adage populaire qui veut que quand c'est bon, on se tait, mais reflète simplement notre épuisement… Toutes les bonnes choses ayant une fin, la boisson (et la pause) se terminent ; nous laissons sans résistance Léonard nous installer chacun sur une machine dont je m'empresse d'oublier les noms barbares. Je crois bien que la mienne est censée me faire travailler les triceps…

"Je vais tous passer vous voir individuellement, pour vérifier que vous faites les mouvements correctement et discuter du meilleur programme à suivre en fonction de vos objectifs." C'est bien ma veine ! Pendant le seul moment où je pourrais lui parler en particulier, je ne serai probablement pas en état d'avoir une conversation cohérente… (Difficile de parler quand on est en train de s'asphyxier…) Je m'efforce quand même de faire les mouvements correctement pur rentrer dans ses bonnes grâces, on ne sait jamais, si je survis à cette expérience, j'arriverai peut-être à le coincer 5 minutes à la fin du cours… Pendant que mes muscles crient leur martyre, je m'efforce de me vider la tête et de me répéter "Je suis un culturiste, mon corps est un temple, l'effort fera de moi un homme meilleur", histoire d'avoir quelque chose en commun avec ma cible au moment où je lui parlerai, pour pouvoir enfin établir de lien indispensable à l'accomplissement de ma mission.

Dans un état second, je l'entend prodiguer des conseils à mes voisins, entrecoupés d'apostrophes du style "N'oubliez pas de compter jusqu'à 100 !" pour être sûr que nous relâchons pas notre effort. Léonard par arriver jusqu'à moi : je me mets en compter tout haut "68, 69, 70, 71, …

— Très bien ! Bon rythme ! Bonne motivation ! Je suis content de vous !

— Ou…i … Arh, arh… m…ais c…est …pfff…pfff… dur…

— Surtout continuez à respirer bien en rythme. Expirez… et maintenant… inspirez ! Expirez… inspirez ! Parfait. Je pense qu'après cette série, on devrait vous faire travailler les quadriceps, vous avez du potentiel.

— Ah ?… (Argh !)

— Mais oui ! Figurez-vous qu'il y a quelques années, je n'étais pas plus épais que vous. Les gars au boulot m'appelaient 'la crevette', c'est vous dire… Mon père m'avait obligé à faire un stage ouvrier sur les docks avant de m'autoriser à reprendre la boîte familiale. Vous imaginez bien qu'avec un gabarit dans le genre du vôtre, je n'étais pas à la fête…

— Murf ! 79, 80, …

— Heureusement, un des gars a fini par avoir pitié de moi et m'a introduit à son club de culturisme. Ça a changé ma vie ! Finie "la crevette" ! Grâce à mon nouveau corps, les autres me traitaient avec respect. C'est là que j'ai compris que sculpter son corps, c'était la clé de mon accomplissement. J'en ai même oublié la carrière que mon père avait prévu pour moi, et j'ai dédié toute ma vie au culturisme, et aussi à partager avec les autres cette découverte."

L'avait dû être ravi, le papa… moi, par contre, j'étais sur le point d'être sincèrement ravi. L'évocation de son passé à mon intention avait fait poindre ce karma que je venais chercher. Le seul problème était que j'étais complètement engoncé dans cette machine du diable et je n'avais pas moyen de tendre la main pour le récupérer. "Hé, ne gigotez pas, vous allez vous faire mal !" Mais il faut bien que je bouge pour attraper ton karma, imbécile ! "Vous avez presque fini votre série, tenez bon ! Moi, il me reste encore deux stagiaires à voir." C'est trop bête, il s'éloigne, et son karma reflue. Un formidable occasion ratée ! Je ne pourrai jamais avoir aucune empathie pour la musculation…

"Bien, maintenant que tout le monde a testé les machines, pour finir, je voudrais simplement vous montrer quelques exercices que vous pouvez faire chez vous, avec des haltères comme celles-ci, enfin, plus légères pour commencer pour vous, bien sûr…"

Alors que nous espérions tous secrètement que le calvaire était fini, Léonard manipule devant nos yeux incrédules ses haltères de 25 kg comme s'il jonglait, alors que nous avons l'impression que les petites haltères de 2 kilos nous arrachent les bras. "Allez-y, essayez ! Je vous ai préparé un fascicule avec des schémas pour que vous puissiez le refaire chez vous !" Il est peut-être un peu extrême, ce Léonard, mais il faut au moins lui reconnaître de s'efforcer de faire le choses bien. Finalement, son seul défaut est d'être incapable d'imaginer que nous ne soyons pas convaincus par sa théorie de la rédemption par la musculature…

Et moi, une fois de plus, je suis en train de céder à l'empathie… Je serre le dents, autant pour réussir à finir les derniers exercices qu'il vient de nous imposer que pour me forcer à me reconcentrer sur la mission ; je n'ai pas encore récupéré un iota de karma.

La séance se termine enfin. "Merci à tous, vous avez été très performants ! J'espère que nous nous reverrons bientôt. Pensez à prendre un prospectus sur la pile la-bas pour connaître les horaires des prochaines séances et il y a aussi des fascicules avec tous les conseils pour pouvoir vous entraîner seul chez vous et adopter les bonnes habitudes alimentaires." Tout le monde range ses affaires en silence, épuisé. Ma seul chance, maintenant, c'est de prendre le moniteur entre quatre yeux avant qu'il en parte... Je vais être obligé de me faire violence et prétendre que j'ai une passion subite pour la musculation.

Malheureusement, je ne suis pas le seul qui semble vouloir toucher deux mots à Léonard. Il a déjà au moins une groupie qui a l'air prête à le suivre jusqu'au bout du monde et un gringalet qui a l'air impatient de savoir s'il a une chance de pouvoir changer de volume.

"Vous êtes tellement fort et tellement sexy ! Vous voyez que vous pourriez me donner des cours particuliers ?

— À votre avis, il me faudrait combien de temps pour espérer, disons, faire doubler mes muscles de volume, pour commencer ?"

Léonard se débarrasse rapidement de la groupie en lui tendant un prospectus (j'espère qu'il n'a pas mis son numéro personnel dessus) "Commencez déjà par les cours d'initiation collectifs, mademoiselle, nous verrons alors si vous avez besoin d'entraînements plus intensifs…" Il ne semble pas non plus vouloir passer plus de temps avec le gringalet : "Vous savez, ça va prendre un peu de temps, mais en vous entraînant régulièrement, vous verrez, les progrès vont commencer à être visibles assez vite.

— Et vous connaissez des produits pour accélérer le processus, vous avez des tuyaux pour s'en procurer ?

— Pardon ? Non, voyons, pas du tout, seul l'effort est nécessaire pour arriver au résultat ! Tous les autres les autres produits, c'est de la cochonnerie qui va détériorer votre corps !" Il devient presque sympathique, ce Lénoard ! Un ennemi des substances illégales ! Je n'aurai pourtant jamais cru qu'on puisse avoir de si gros muscles sans s'être dopé au moins un tout petit peu... En tout cas, il est vexé qu'on l'ai pris pour un pourvoyeur de drogue, et il renvoie le gringalet vite fait. C'est enfin mon occasion de lui adresser la parole en tête à tête.

"Alors, qu'est-ce que vous avez pensé de cette séance ?

— Pour tout vous avouer, je suis venu un peu par hasard et beaucoup par simple curiosité. Je n'ai jamais été emballé par l'effort physique…

— Est-ce que j'ai réussi à vous faire changer d'avis ?

— Je réserve encore ma réponse. Mais j'ai été très intéressé par votre histoire, vos motivations, votre changement de vie…

— Ah."

Ça manque d'enthousiasme. Pas sûr qu'il aime parler de lui-même après tout. Allons, il faut insister un peu.

"Je me demandais également qui était cet homme qui vous a initié au culturisme. Vous êtes toujours en contact avec lui ? C'est fascinant de penser comme une simple rencontre peut faire prendre une autre direction à votre vie… Ce doit être une personne très intéressante à rencontrer.

— Maurice ? Malheureusement, il a eu une crise cardiaque il y a trois ans. Mais vous avez raison, il a changé ma vie… Je lui dois tout. Si vous saviez comme il me manque. Je ne suis qu'un pâle écho de ce qu'il m'a enseigné. D'une certaine façon, donner ses cours, c'est ma façon de lui rendre hommage, même si je ne lui arrive pas à la cheville…" Son visage s'est adouci à l’évocation de ses souvenirs, sa lèvre tremble presque, on dirait qu'il est sur le point de pleurer. Finalement, les stéréotypes doivent être vrais : tous ces gros durs, dans le fond, ont le coeur tendre…

Enfin, peu m'importent ses états d'âme, tout ce qui compte, c'est que le karma est revenu la surface. C'est l'heure de la collecte !

"Alors, vous allez revenir ?

— Je vais y réfléchir… réponds-je lâchement. Votre expérience est vraiment inspirante, mais l'effort physique…

— Allons, ce n'est pas aussi difficile que vous avez l'air de le penser. Un peu de courage !

— Merci pour cette démonstration en tout cas !"

Je lui serre la main pour lui démontrer ma reconnaissance (pour le karma qu'il va me donner plus que pour son cours qui a failli me tuer, mais peu importe.) Un vertige me saisit au moment du transfert, mais cela commence à ne plus me surprendre. Je vis d'innombrables heures à soulever des poids, manipuler des machines barbares, suer, faire des pompes, … J'ai dans la bouche le goût écœurant de milliers de boissons énergétiques, de kilos de fades nourritures protéinées. Mes muscles deviennent une obsession, je ne pense plus qu'à l'image que me renvoie mon miroir. J'ai la sensation que me muscles ont décuplé de volume, pour se dégonfler tout aussitôt. Heureusement, la poignée de main ferme du culturiste me maintient debout. Il ne s'est d'ailleurs aperçu de rien. Je m'éloigne en le laissant seul avec son idée fixe.

Je sors de la salle de sport en ayant l'impression de me traîner comme un vieux rhumatisant, tous mes muscles me font un mal de chien. Mais le chiffre du conteneur me dit que ça valait le coup : 15472.


 

illustration par Brad Montgomery sous licence Creative Commons BY (attribution)

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Korova

Décompte - Chapitre 3 : Hubert, le chauffeur de bus

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Jeudi 3 novembre

Bus 28, vu de l'arrière

28, ligne 28, c'est le bus que je dois prendre, absolument ! Je suis obligée de courir, car il est prêt à partir au moment où j'arrive à l'arrêt. SI je n'accélère pas, je ne verrai que le cul de bus...

Je fais de grands signes tout en criant ; j'ignore si le conducteur est sympa, ou s'il ne devait pas partir aussitôt pur respecter son horaire, mais j'ai le temps d'arriver à la hauteur de la porte de montée avant que le chauffeur ne la referme. Je monte, hors d'haleine, et il me faut quelques secondes pour retrouver mon souffle afin de demander un ticket au conducteur.

"Jolie course ! Mais vous savez, sur cette ligne, les bus passent toutes les 10 minutes, vous êtes si pressé ?

— Mer...ci... pfff pfff... de m'a...voir... laissé mon... pff.. ter.

— Pas de souci, je suis dans les temps ! Pas comme vous on dirait..."

Je ne peux pas lui expliquer que je ne pouvais prendre que ce bus et pas un autre, car ce n'est pas la destination qui m'importe, mais la cible qui se trouve à l'intérieur. En l'occurrence, c'est lui la cible : Hubert Dorcel, conducteur de bus de son état.

Il n'y a presque plus de passagers à bord. Il faut dire que nous ne sommes qu'à 3 arrêts du terminus et c'est la fin de la journée. J'ai choisi de rencontrer le cible au boulot plutôt que chez lui, car il ne vit pas seul. Par contre, il est presque à la fin de son service, et après ce terminus, il doit prendre un pause d'une vingtaine de minutes avant de faire sa dernière rotation. Avec un peu de chance, c'est un bon moment pour bavarder un peu avec lui.

Mon chauffeur est un type d'apparence débonnaire, qui approche à toute vitesse de la cinquantaine. Bien qu'il porte l'uniforme réglementaire de la compagnie, il a un je ne sais quoi de ... pas négligé, juste...décontracté dans l'apparence : une mèche de cheveux pas tout à fait en place, la cravate subtilement décentrée, la veste négligemment posée en travers de son siège... Ça raconte l'histoire d'un gars qui suit le règles parce qu'il le faut bien, mais qui ne les prend pas plus au sérieux que nécessaire.

Je crois qu'il va me faciliter la tâche : c'est lui qui entame la conversation, en m'invitant à la poursuivre avec lui.

"Vous avez l'air sur le point de suffoquer ! Asseyez-vous donc avant de cracher vos poumons ! Alors, pourquoi étiez-vous aussi pressé ?

— C'est idiot en fait. Je ne suis pas si pressé, c'est juste que quand j'ai vu l'arrière du bus, j'ai couru, par réflexe...

— Vous avez fait un beau sprint, mais vous n'êtes pas encore prêt pour les jeux olympiques. Côté récupération, ce n'est pas vraiment ça..."

Il a une façon de parler, tout sourires, qui fait que ce qu'il dit n'est pas une moquerie mais quelque chose d'amical. On a tout de suite envie de plaisanter avec lui, comme un vieux pote. Des visions incongrues de traversent, comme des barbecues de quartier, dont il serait le maître d'oeuvre. Je suis presque en train de sentir l'odeur des saucisses et de la viande grillée. J'ai soif et j'ai envie d'une bière, pour aller avec les saucisses.

"Vous êtes sûr que ça va ?

— Oui, oui, j'étais simplement plongé dans mes pensées."

Le bus s'arrête pour laisser descendre un des deux derniers passagers encore à bord.

"Salut Hubert ! À demain !

— Ah, non, pas à demain, je suis en repos !

— Petit veinard, va ! Bon week-end alors !

— Attention de ne pas être en retard à l'arrêt demain ! Et tu laisses Lola tranquille, pas comme d'habitude, ou tu auras affaire à moi !

— Ha ! Ha ! Tu sais bien qu'elle adore me rembarrer. Tu ne veux pas la priver de son plaisir...

Et en plus, il connaît tous les passagers ?!

Bon. Il faut que j'établisse le contact. La curiosité me fait poser une question complètement idiote : "Excusez-moi de vous demander ça, mais par hasard, est-ce que vous aimez les barbecues ?

— C'est drôle que vous parliez de ça, j'ai justement l'intention d'en faire un demain pour mon jour de repos... Et vous, vous aimez les barbecues ?

— Comme tout le monde... Je ne sais pas pourquoi, mais je trouvais que vous aviez une tête à organiser des barbecues.

— Ha ! Ha ! Pas chez moi en tout cas, je n'ai même pas de jardin, et les voisins n'apprécient pas trop l'odeur de graillon sur le balcon... mais mon frère a une grande maison pour toute sa smala, et il me laisse l'utiliser pour inviter mes potes.

— Sympa de sa part..."

J'ai l'impression que ça va vraiment être facile. S'il continue à ma raconter sa vie, je vais pouvoir récupérer tout ce dont j'ai besoin avant même d'arriver au terminus.

Nouvel arrêt. "Robert, tu descends ici ! Ce n'est pas le moment de faire la sieste !" Il connaît vraiment tout le monde... Le dit Robert se secoue et se lève lentement ; il traîne la jambe, mais visiblement pas parce qu'il est fatigué, mais plutôt car il doit avoir un problème. "Je sais bien que c'est mon arrêt ! J'ai des rhumatismes, pas Alzheimer ! Je ne vais pas me lever avant que le bus soit complètement arrêté, tu conduis comme une brute !

— Même pas vrai, c'est juste que tu aimes te faire attendre...

— C'est ça, c'est ça. Bon barbecue au fait !

— C'est très indiscret d'espionner les conversations des autres dis donc !

— Tu n'as qu'à pas crier si fort ! Et si tu veux que je descende, il faudrait peut-être penser à ouvrir la porte !

— Ça vient, ça vient... Toujours le dernier mot mon vieux Robert !"

Robert est descendu et s'éloigne en boitillant. Je reste seul avec le chauffeur.

"Et vous alors, vous allez jusqu'au terminus ?

— Exactement.

— Mais qu'est-ce que vous allez faire par là ?

— J'ai quelqu'un à voir, pour le boulot...

— Ah... Dites donc, si vous me trouvez indiscret, surtout n'hésitez pas à le dire. j'ai pris l'habitude de bavarder un peu avec les passagers. Sur cette ligne et à cette heure, ce sont presque tous des habitués, et ça rend le voyage plus sympa. Mais je ne voudrais pas vous mettre mal à l'aise."

Bien au contraire, ça m'arrange que tu aies envie qu'on fasse ami-ami. Ton aura est déjà quasiment saturée en karma, j'espère que toutes mes missions pourront être aussi faciles.

"Non, ne vous inquiétez pas, pas de problème. Vous avez raison, c'est plus sympa de bavarder, notre société est tellement froide et impersonnelle, il faudrait y mettre plus de convivialité."

Le bus s'arrête à un feu rouge. Le chauffeur en profite pour me tendre la main par dessus son guichet. "Moi c'est Hubert, chauffeur de bus de la STBC et grand amateur de barbecues. Et vous ?"

Son geste spontané me prend par surprise. Il me faut plusieurs fragments de seconde avant de réagir. Il faut absolument que je dise quelque chose, n'importe quoi... "Heu... Moi c'est André, collecteur... et aussi amateur de barbecue." Ces humains sont décidément imprévisibles...

"Collecteur ? Collecteur en quoi ?

— Heu, Pfff...

— Ne dites rien, ça ne me regarde pas..."

Sa poignée de main est ferme sans être brutale. Une vraie poignée de main de pote !Par contre, ce contact inattendu déclenche le transfert de karma sans je m'y sois préparé. Ses émotions se bousculent à travers moi. C'est comme si je voyais défiler toute sa vie en quelques instants : enfance simple et heureuse, amitiés d'école, rendez-vous au cinéma en plein air avec des adolescentes boutonneuses, repas de famille, ... Tout va trop vite, et même si les émotions sont globalement positives, cela reste très perturbant. Heureusement, il doit me lâcher la main pour faire redémarrer le bus, puisque le feu vient de passer au vert. Le reste du transfert se passe de façon moins chaotique. Je ne peux toutefois empêcher un frisson involontaire de me parcourir.

Ce bref moment de faiblesse passe inaperçu du chauffeur, qui semble lui aussi affecté de façon similaire. "Oula, heureusement que c'est bientôt la pause, j'ai un coup de mou, là !" Il se secoue pour faire passer son léger malaise et se tait pour  se concentrer sur la conduite. "Je crois qu'il me reste encore un barre de céréales, et je vais avoir 20 minutes pour la manger ! Nos horaires sont quand même mal foutus pour mener une vie saine..."

J'ignore si son malaise est dû à une crise d'hypoglycémie comme il le croit ou à la ponction karmique que je viens de réaliser sur lui, il y a tant de choses qu'on ne pas expliquées. J'espère vraiment que c'est la première solution, la deuxième serait trop perturbante à gérer pour moi...

"Et voilà le terminus, tout le monde descend !

— ...

— Alors, on se revoit bientôt ?

— Probablement pas, c'était une mission ponctuelle, alors elle ne se renouvellera probablement pas."

J'ai déjà récupéré tout ton karma, l'ami, je doute que mes patrons me renvoient à l'avenir...

"Dommage, vous m'êtes sympathique, je crois qu'on aurait eu des petites conversations sympa tous les deux.

— De même, mais c'est la vie !"

J'éprouve soudain le désir absurde de lui donner rendez-vous pour participer à son barbecue du lendemain. Je voudrais savoir ce qu'on éprouve à partager une bière et des saucisses grillées en rigolant entre potes, sans prise de tête. Mais bien sûr, cela est totalement impossible, il faut que j'apprenne à mieux me maîtriser.

"Excusez-moi d'interrompre la conversation, mais il faut que je descende, sinon je vais finir par être en retard...

— Bien sûr, je comprends, moi aussi j'ai un horaire à respecter !" Gros clin d'oeil.

Je descend rapidement sans me retourner. Tandis que je m'éloigne comme un voleur, je l'entends m'apostropher : "Hé ! Si vous avez fini d'ici 20 minutes, je pourrai peut-être vous ramener en ville ?

— On verra...", lui réponds-je de dos.

J'accélère encore le pas, sans même savoir où je vais. J'entends le bus redémarrer et s'éloigner, définitivement cette fois j'espère. Je m'arrête quelques rues plus loin au milieu de nulle part, hors d'haleine. Je songe que le boulot serait bien plus facile s'il n'était pas nécessaire de s'approcher si près des cibles et d'établir un contact avec elles.

En attendant de reprendre mon souffle, je sors le carnet pour voir ce qui m'attend encore pour finir le mois et tenter d'évacuer ce qui vient d'arriver. Parmi toutes les questions que je me pose, il y a celle du choix des cibles : comment décident-ils qui sera collecté ? sur quels critères ? Mes trois premières cibles n'avaient strictement rien en commun. La créature qui m'a expliqué ce que j'aurai à faire a éludé tout ce genre d'interrogations et était plutôt service-service, genre "Suis les instructions à la lettre et surtout ne te pose pas de questions." C'est l'attitude que j'avais prévu d'adopter d'ailleurs, mais les choses ne passent pas toujours comme prévu. Cette connexion indésirée avec les humains que je collecte et que je côtoie me perturbe plus que je l'aurais cru.

Bon, maintenant, il faut sortir de cet endroit. Je suis bon pour marcher un bon moment, pas de transport en commun à part le bus dans ce quartier excentré (et pas question de retomber sur Hubert...) ; et bien sûr, pas de taxi en maraude... Je prends un bonne inspiration avant de me mettre en route, je fais le vide dans ma tête et histoire de vérifier que ma journée a été productive, je jette machinalement un coup d'oeil sur la jauge du conteneur : 7405.


Illustration par Jonathan Riley sous licence Creative commons BY-SA

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Korova

Décompte - Chapitre 2 : Victorine, la voisine accueillante

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 Mercredi 2 novembre

29 ans pour Sue, proclamaient les bougies de son gâteau d'anniversaire. Elle n'attendaient plus que d'être allumées, pour signaler le départ de la chanson traditionnelle. Le gâteau était kitch à souhait, avec son glaçage en chocolat, ses deux roses en pâte de sucre et son inscription maladroite. Je me demandais ce que je faisais dans cette cuisine surannée à la déco tout droit sortie des années soixante dix. Une rumeur joyeuse provenait de la pièce à côté, le salon où étaient réunis tous les invités pour fêter ce grand événement : le passage de Sue à une nouvelle année de sa vie. Mais comment étais-je arrivé là ? Je vivais un moment surréaliste !… En plus, je n'étais même pas là pour cette fameuse Sue, mais pour une toute autre personne, une certaine Victorine. Je n'avais pas la moindre idée de qui pouvait bien être Sue, et je n'étais certainement pas d'humeur à fêter un anniversaire… Tout ceci n'avait aucun sens…

“Alors, ce briquet ?” Une voix tentait de me faire revenir à la réalité. Ah, oui, c'est vrai. Voilà ce que je faisait dans cette cuisine d'une autre époque. J'avais eu l'imprudence de déclarer que j'étais l'heureux possesseur d'un zippo, alors que la maîtresse de maison cherchait désespérément de quoi allumer les allumer les bougies d'anniversaire sans quoi la fête serait irrémédiablement gâchée. Elle n'arrivait pas à remettre la main sur ses allumettes, ou avait oublié d'en acheter, bref, pas moyen d'illuminer ses sacrées bougies, quel scandale, non ? Et j'avais donc été traîné manu militari dans la cuisine, pour accomplir le miracle pyrotechnique à l'aide de mon fidèle zippo. Le seul élément réconfortant de la situation était que je me retrouvais seul dans la pièce avec ma cible, la Victorine inscrite sur mon carnet, maîtresse de maison de son état.

Je lui tendis poliment l'engin incendiaire après l'avoir mis en marche tout en tentant de me remémorer comment la situation avait pu m'échapper à ce point et comment j'allais bien pouvoir la rétablir.

Revenons au commencement de la mission. Le carnet m'envoyait chez Victorine, femme au foyer entre deux âges. Pas d'enfants, mais une longue expérience de mère SOS. Connue comme le loup blanc dans son quartier. Locataire d'un appartement dans une tour de banlieue, un de ces tours qu'on avait aujourd'hui cessé de bâtir et qu'on démolissait dès qu'on en avait l'occasion. Une de ces tours aux escaliers qui sentent la pisse, aux ascenseurs dont se demande toujours s'ils ne vont pas rester coincés entre deux étages (quand ils ne sont pas tout simplement en panne !), aux entrées aux auvents peuplées de jeunes louches à l'odeur caractéristique de joint, qui semblent vous guetter pour vous vendre des substances interdites.

Comme hier, j'étais rester un long moment à me demander comment j'allais “faire affleurer le karma”, quelle serait ma porte d'entrée pour réveiller des émotions. J'avais envisager de me faire passer pour un journaliste enquêtant sur les mères SOS, histoire de la faire parler de tous les bambins qui s'étaient succédé chez elle au long des années. L'évocation de tous se souvenirs devait forcément donner quelque chose !

Après m'être bien répété mon histoire dans ma tête, m'être préparé psychologiquement à affronter la haie d'honneur enfumée du hall d'entrée et avoir gravi à pied les douze étages qui menaient à son appartement (je n'avais pas confiance dans les grincements produits par l'ascenseur asthmatique), je reprenais mon souffle devant la porte de l'appartement, quand elle s'était soudain ouverte avant que j'ai eu le temps d'appuyer sur la sonnette.

“Vous devez être le nouveau concierge. Entrez vite, il fait bien meilleur à l'intérieur. C'est un peu la folie aujourd'hui, car je me suis proposée pour accueillir la fête d'anniversaire de Sue, mais peu importe ! Nous en profiterons pour faire connaissance, et je vous expliquerai tout ce qu'il y a à savoir sur l'immeuble dès que j'aurais cinq minutes.

— Euh…

— Est-ce qu'on dit encore concierge d'ailleurs ? Je suis sur que non, ils ont bien dû inventer un de leurs nouveaux mots soi-disant ‘politiquement corrects’ pour décrire votre fonction. Alors, c'est quoi le nom officiel de votre poste ?

— Euh…”

Plusieurs voix interrompent notre échange, m'évitant d'avoir à sécher sur la réponse appropriée à donner. Une chance, car j'ignore quelle peut être la dénomination moderne d'un concierge…

“Victorine, qu'est-ce que tu fabriques, la fête n'a pas lieu dans le couloir ! Reviens ici, Manon est train d'essayer de tricher !

— Rentrez donc, ne restez pas planté sur le palier. Il y a à boire et à manger à l'intérieur, et vous ferez connaissance avec tout le monde. Je m'occupe de vous dès que j'ai cinq minutes, mais là, vous voyez, on me réclame…”

Je pénètre donc à l'intérieur, et ma cible disparaît aussitôt, accaparée par tout un tas de gens entassés dans le minuscule appartement. La pièce résonne de cris joyeux et de conversations bruyantes, de rires tonitruants et de musique pop sirupeuse. Personne ne me prête la moindre attention et n'a l'air de se demander qui je peux bien être et ce que je fais là. C'était bien la peine de m'être si minutieusement préparé ! Quelques invitées me coulent bien des regards en coin, mais c'est plus de la curiosité, voire une évaluation de mon potentiel d'intérêt amoureux qu'autre chose.

Tout ceci ne m'arrange guère, dans le fond. Cette fête et cette foule me permettent de passer inaperçu, mais je n'ai que peu de chances de coincer ma cible et de passer suffisamment de temps avec pour faire affleurer le karma et le récupérer. On me l'a bien expliqué, c'est quelque chose qui demande d'établir une relation avec un minimum d'intimité. Or ma cible est constamment accaparé par une multitude de gens qui l'appellent  sans arrêt. Et je ne parle pas du niveau sonore ambiant, qui interdit toute conversation un tant soit peu personnelle. En fait, ma principale difficulté consiste à éluder les avances de diverses femmes visiblement désespérément seules dans la vie. Quel dommage que je ne sois pas là pour elles, leur soif d'attention rend leur aura brillante d'énergie karmique, j'aurais de quoi récupérer je ne sais combien d'unités avec elles. (“Surtout, ne jamais, JAMAIS, prélever le karma d'une autre personne que la cible désignée, cela contreviendrait à tous les accords des mondes des ombres, et les conséquences seraient… indescriptibles. Je ne veux même pas en parler. Tout ce que vous avez besoin de savoir, c'est que dans ce cas nous ne pourrions pas vous protéger, et votre existence serait purement et simplement… enfin… vous voyez…”. Je voyais très bien en effet… Ce n'était pas pour cela que j'avais accepté ce job… Donc prudence.)

J'essayais de garder un oeil sur ma véritable cible, tout en échappant aux sollicitations indésirables, mais pas moyen de l'approcher. En vraie hôtesse, elle papillonnait d'un invité à l'autre pour s'enquérir de leur bien-être. Je me demandais avec désespoir s'il me faudrait attendre la fin de la fête pour réussir à la coincer. Avec tout ça, je ne savais même pas qui était la fameuse Sue qui justifiait toute cette débauche de festivités.

J'eus enfin un espoir quand je vis ma Victorine s'éclipser discrètement dans une pièce voisine. Je tentais donc de me frayer un chemin entre la foule, sans paraître trop impoli avec tous ces gens qui tentaient de m'arrêter au passage. Raté ! Avant que je sois parvenu à sortir de la pièce principale, elle était déjà revenue. C'était l'heure de gâteau, et elle n'avait pas de quoi allumer les bougies. Avant que j'ai eu le temps de réfléchir, j'avais déjà brandi mon fidèle Zippo…

Et voilà comment je me retrouvais dans la cuisine, à allumer les bougies d'un gâteau ringard, dans un appart ringard, pour une fête ringarde (pour une Sue ringarde ?). Ce n'était pas le temps d'allumer des bougies qui allaient me donner suffisamment de temps pour récupérer mon karma…

Et voilà ! Elle avait déjà fini, et emportait son trésor -et mes espoirs- dans la pièce voisine. “Merci pour le briquet, venez vite si vous voulez une part de gâteau, vous allez voir, il est délicieux !”. Je commençais à me sentir aussi désespéré que les filles solitaires de cette fête. Putain de boulot, collecteur de karma ! Et ce n'était que mon deuxième jour… Je reste seul dans la cuisine désormais vide. L'écho des “Joyeux anniversaires !” (horriblement faux comme toujours) ne me rendaient pas joyeux… Je n'avais pas le courage de me mêler à nouveau à la fête. J'allais attendre qu'elle revienne.

J'étais perdu dans me pensées quand la porte est à nouveau poussée.

“Qu'est-ce que vous faites là ? Vous avez loupé le gâteau, c'est dommage ! Surtout que sans vous, on n'aurait jamais pu l'allumer…

— En fait, je me demandais si je pouvais être utile, je ne sais pas, un peu de vaisselle ou de rangement ?

— C'est très gentil à vous, je sais bien que vous êtes un employé de l'immeuble, mais vous devriez en profiter pour prendre un peu de bon temps…” Elle me fait un clin d'oeil. “Je ne le dirai à personne…, allez donc vous amuser !

— C'est tentant, mais je me sens perdu au milieu de toutes ces personnes inconnues… Je ne voudrais pas commettre d'impair.

— Un concierge timide ! Pas vraiment une qualité pour un tel boulot ! Mais ne vous inquiétez pas. Ici, c'est comme un grande famille. Tout le monde se connaît et se serre les coudes… Jetez-vous  l'eau !

— Et si vous m'expliquiez discrètement qui est qui. Vous avez l'air de connaître tout le monde…

— Un profil de vrai concierge, alors ? Vous voulez tous les potins ?”

Je me défends mollement de la main. Peu importe ce qu'elle pense, du moment que j'arrive à la faire parler et établir un contact avec elle. Nous nous approchons de la porte, et elle commence à me décrire tous les invités. Je dis reconnaître qu'elle le fait avec verve, et elle connaît un grand nombre de détails sur leur vie. Elle pourrait écrire un roman sur la vie de ses voisins, et ce serait divertissant. Mais je ne suis pas là pour ça. Son aura reste désespérément neutre, comme si elle n'était pas personnellement impliquée avec tous ces gens qui ont envahi son habitation. Seraient-ils là pour combler un vide dans sa vie, mais sans y parvenir ?

“Ça ne dérange pas vos proches que votre appartement soit constamment ouvert à tous vos voisins ?

— Oh, vous savez, je vis seule depuis toujours, c'est sans doute pour cela que j'aime autant être entourée…”

Gagné, je ressens un frémissement dans son aura… Il faut continuer à appuyer où ça fait mal.

“Pas de mari ? Pas d'enfants ?

— Pas eu le temps ! sourit-elle dans une grimace. J'ai toujours été trop occupée à prendre soin de tout le monde pour que quelqu'un ait envie de prendre soin de moi.”

Le regret commence à poindre à son insu sous ces propos badins.

“Mais j'avais cru comprendre que vous étiez famille d'accueil, c'est comme si vous aviez eu plein d'enfants, non ?

— Pas exactement, j'étais mère SOS ; ça veut dire que vous prenez les enfants en urgence et uniquement pour un temps limité. Ils arrivent plein de ressentiment ou de traumatismes, et vous avez à peine le temps de les apprivoiser qu'ils doivent repartir. Sûr, j'en ai vu défiler des mômes. Mais aucun qui se souvienne vraiment de moi, j'en ai peur… Notez que je n'ai pas de regrets, c'est un boulot certes ingrat, mais indispensable, et je suis fière de l'avoir fait !”

Ton aura me raconte une toute autre histoire, ma cocotte. Les regrets de n'avoir jamais eu d'enfant à elle, d'enfant qu'elle puisse garder ont fait affluer tout son karma. Je lui tapote gentiment l'épaule pour lui signifier mon admiration devant son abnégation, enfin ce que je lui laisse interpréter. En réalité, je fais ma récolte… Toujours est-il qu'elle se rengorge devant l'attention que je lui prodigue. Je devrais faire gaffe, elle risque de croire qu'elle a une chance de soigner sa solitude avec moi !

“Vous êtes vraiment une femme admirable. Je suis content de vous connaître, comme tous vos invités d'ailleurs ! Vous devriez les rejoindre d'ailleurs, ils vous réclament. Je m'occupe de la vaisselle pendant ce temps-là…

— Ha ! Ha ! Vous avez raison ! Me voilà, les amis ! Et vous, ne passez pas trop de temps dans la cuisine, je vous ai fait entrer pour faire la fête avec nous, par pour jouer les plongeurs !”

Je la laisse retourner s'étourdir avec ses voisins. Dans le fond, j'ai un peu pitié d'elle. Je me demande si quelqu'un la prend vraiment au sérieux et s'est jamais intéressé à elle en tant que personne. Le ressenti de son karma me laisse une sensation d'amertume. Toute une vie au service des autres, à paraître enjoué et aimant, tout ça sans pratiquement jamais aucun retour…

Je me dépêche de laver les quelques plats qui traînent dans la cuisine, et je m'éclipse discrètement en même temps que les premiers invités qui quittent la fête. Il faut que je m'efforce de ne pas avoir autant d'empathie avec mes cibles, sinon je ne tiendrai jamais la distance. Il me reste encore 28 jours… Pour me souvenir des enjeux et me remonter le moral je consulte le compteur du collecteur. Bonne moisson aujourd'hui encore ! Le chiffre total s'élève déjà à 5513.


Illustration par Mike Liu sous licence Creative commons BY-SA

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Korova

Décompte - Chapitre 1 : Mathurin le vieux solitaire

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Mardi 1er novembre

30 rue Lamartine. L'adresse de ma première mission.

Je me trouve devant une maison très banale, dans un quartier populaire. Je vois le vestige d'une ancienne usine à l'arrière-plan de la maison. La cheminée de briques rouges domine encore toutes les constructions des environs. Mais son délabrement indique clairement qu'elle n'est plus en service depuis bien longtemps.

Cet abandon semble avoir contaminé tout le quartier. De toutes les maisons semblent suinter l'abattement et la défaite. Ce n'est pas tant que les maisons soient si vieilles, non. Elles semblent juste refléter une désolation lente et insidieuse, venue de l'intérieur.

Ou bien c'est peut-être juste moi qui projette l'échec de ma propre existence dans ces pierres inertes. Après tout, j'ignore tout des habitants de ce quartier et de leur histoire. Enfin, je devrais bientôt en savoir plus sur au moins un des habitants de ce quartier. Ça fait partie du mode opératoire de la mission...

Je ne sais pas depuis combien de temps je suis en train de fixer la plaque du numéro de la maison. Je me suis perdu dans mes pensées. Je crois que je suis pas très pressé de commencer le boulot. Pourtant, si je veux réussir à remplir l'objectif, j'ai plutôt intérêt à me donner à fond et à récolter le maximum d'unités karmiques dès le départ. Le subalterne m'a prévenu que ce serait de plus en plus difficile au fur et à mesure que le temps passera. "Collecter le karma peut être épuisant", m'a-t-il prévenu.

Il a raison, je n'ai pas encore commencé, et je me sens déjà vide. Il faut pourtant que je rentre dans la maison, que je parle à ce... Mathurin (Mathurin ?! entre nous, quel drôle de nom, ses parents n'ont guère été sympa avec lui...). Mais je ne me sens pas prêt. Je suis toujours là à contempler la plaque du numéro.

Je me cherche des excuses. Dans ma tête, je récapitule pour la ixième fois ce que le Subalterne m'a expliqué. "Pour pouvoir collecter leur karma, il faut réussir à le faire affleurer à la surface de leur aura. Il ne suffit pas de les approcher, il faut être proche d'eux. Pas au sens 'distance' du terme, même s'il faut quand même être à côté pour la collecte. Non, il faut réussir à être proche sur le plan spirituel, les amener dans une zone d'intimité de leur être.

— Et comment on fait cela ?

— Le plus simple est sans doute de leur parler, les amener à penser ou a discuter de moments de leurs vies forts en émotions, ou les amener à ressentir ses émotions. Chaque collecteur finit par avoir ses propres trucs pour parvenir au résultat. Nous ne nous préoccupons pas des techniques mises en oeuvre, seul le résultat nous importe.

— Et une fois le karma à la surface de l'aura ?

— Grâce à votre pouvoir de collecteur, il vous suffit littéralement de tendre la main pour récupérer les fragments de karma. Dès que vous les touchez, ils se transfèrent immédiatement dans le collecteur. En fait, cette partie-là ne pose aucun problème, c'est tout simple. Non, le vrai challenge, c'est réussir à faire affleurer le karma, ça demande de vous investir énormément dans la mission. C'est cet aspect du boulot qui est si épuisant pour les collecteurs."

Je me sens déjà tellement vide... Où vais-je donc trouver cette énergie pour aller tirer du karma de parfaits inconnus ? Je sais bien que mon propre équilibre karmique a été restauré, et le restera tant que j'exercerai ce boulot, mais je n'arrive pas à percevoir le moindre changement par rapport à avant. En même temps, si j'avais été si en forme, je n'aurai jamais été désespéré au point de prendre ce boulot en premier lieu.

Voilà la vraie raison pour laquelle je suis toujours devant la maison, en train de me demander avec angoisse quelle stratégie adopter pour créer un connexion immédiate et effective avec ce Mathurin. Et s'il n'était pas là ? (Mais je sais bien qu'il est là. "Les infos du carnet sont toujours justes, si vous les suivez avec précision." De plus, mon tout nouveau pouvoir me permet de détecter mes "cibles" si elles sont à proximité. Je sens l'aura qui m'intéresse, bien que je ne sois pas encore entré dans la maison).

Bon, il est temps d'en finir. Je ne sais toujours pas comment je vais m'y prendre, mais tant pis. J'improviserai. Il faut bien commencer. Je m'efforce de lutter contre l'inertie qui veut me clouer sur place, et je m'approche de la porte. Cette fois, il faut toquer, et ne pas repartir avant d'avoir collecté un maximum de karma...

"C'est pour quoi ?"

La porte s'est ouverte sur un vieux grincheux. La tâche ne va pas être facile...

"Bonjour, je cherche Mathurin Bélorgey. C'est vous ?"

— C'est pour quoi ? répète l'homme sans répondre à ma question, le ton rendu encore plus acariâtre par la méfiance.

— Et bien, c'est un peu compliqué et long à expliquer. Est-ce que je pourrai entrer et vous expliquer tout cela tranquillement ?

— Vous êtes qui d'abord ? Je vous préviens, je n'achète jamais rien aux vendeurs au porte à porte, je ne donne d'argent à aucune organisation charitable, je...

— Non, non ça n'a rien à voir !"

Je tente frénétiquement de me souvenir ce que j'ai réuni de sa biographie pour trouver un angle d'accroche.

"Je connaissais votre fils, c'est pour cela que je viens vous voir... tenté-je, dans un sursaut quasi-désespéré.

— Mon fils est mort ! je n'ai rien à vous dire, me rétorque-t-il d'un ton définitif.

— Je sais, je sais, c'est justement pour cela que je voulais vous parler..."

La porte est en train de se refermer, vite, il faut que je trouve quelque chose... Dans l'instant, je ne trouve rien de mieux que de coincer mon pied dans la porte avant qu'elle ne me claque au nez.

"S'il vous plaît, je n'ai besoin que de quelques moments de votre temps, et c'est important pour moi."

La porte s'est immobilisée, mais la méfiance est toujours inscrite sur le visage de l'homme.

"Vous m'avez dit que vous étiez un de ses 'amis', c'est ça ?" Le mépris perceptible dans sa vois est glaçant.

"Euh, en quelque sorte...

— Je ne veux rien à voir avec des gens comme vous ! Allez-vous en !"

La porte presse à nouveau sur mon pied.

"Attendez, c'est un malentendu, je ne suis pas ce genre d'ami ! Je connaissais bien votre fils, mais en fait, je suis plutôt un collègue."

La porte s'est à nouveau immobilisée.

"Qu'est-ce que vous voulez alors ?"

Je tente frénétiquement de trouver un raison plausible qui pourrait justifier que je veuille parler au père d'un collègue décédé, père avec qui il n'était plus en contact depuis des années.

"Nous avons décidé d'écrire un ouvrage sur les membres de notre département, et je suis à la recherche d'éléments biographiques sur son enfance, de souvenirs, ce genre de choses.

— Sa mère aurait pu vous renseigner pour ce genre de choses, mais elle n'est plus là. Je ne peux rien pour vous."

D'agressif il est soudain devenu comme indifférent. Même si sa dernière phrase sonnait comme un fin de non recevoir, la porte est restée entr'ouverte, et il ne cherche plus à la claquer, comme s'il avait renoncé à se battre. Je dois insister encore un peu, et il va céder.

"Tout est bon à prendre, ce sera toujours plus que ce que nous avons déjà, il ne nous parlait jamais de son enfance. Je vous aiderai à réunir ce que vous pourrez. Si vous me laissez entrer, vous verrez, tout se passera bien, et nous prendrons le temps qu'il faudra.

— Oh, comme vous voudrez, après tout. C'est vous qui avez du temps à perdre."

Il me tourne le dos, amer, me laissant libre de pousser la porte et pénétrer dans la maison. Il ne fait même pas mine de m'accueillir, et retourne simplement dans le salon s'asseoir sur le fauteuil fatigué où il doit passer l'essentiel de ses journées. Je dois presque me presser pour le suivre, et il ne m'accorde déjà plus aucune attention.

Nous restons à nous contempler en silence pendant un long moment. Ou plus exactement, je le regarde pendant qu'il essaie vainement de détourner son regard, mal à l'aise. Là encore, il finit par céder : "Vous voulez boire quelque chose ? J'ai peut-être encore quelques bières au frigo, et il me semble qu'il reste encore un peu de café de ce matin." Ce n'est peut-être qu'un prétexte pour repousser le moment où nous devrons parler, avoir une boisson à la main nous donnera peut-être une contenance, à l'un comme à l'autre. "Du café, ce sera parfait."

Je profite du temps où je l'entend s'agiter dans la cuisine pour réfléchir à la suite de l'entretien et observer le décor qui m'entoure. Je ne sais pas pour les autres maisons du quartier, mais celle-là suintait bien l'abandon. J'ai l'impression d'avoir violé l'intimité de ce pauvre type. Un fils qu'il a renié il y a des années, mort avant qu'il ait pu se réconcilier avec lui (pour autant qu'il l'ai souhaité), une femme, morte également (de chagrin ? d'ennui ?). Il ne lui restait que cette maison, qu'il laissait lentement décrépir comme tout le reste de sa vie.

Pendant que je me fais ces sombres réflexions, il finit par revenir avec deux tasses dépareillées qui sentent le café bouilli. La goutte d'eau pour conclure cette rencontre hautement déprimante. Pendant que je sirote poliment sa mixture infâme et qu'il avale distraitement la sienne, il demande :"Alors, qu'est-ce que vous voulez savoir ?

— Et bien, quel genre d'enfant était votre fils ? Qu'est-ce qu'il faisait quand il était petit ? Avait-il des passions ? Auriez-vous des anecdotes à me raconter ?

— Je ne sais pas trop quoi vous dire... C'était un enfant tout ce qu'il y a de plus banal... P'têt ben un peu trop fourré dans les jupes de sa mère, mais bon, c'était not' seul enfant alors elle le couvait..."

Il a l'air de chercher désespérément quoi dire. Il n'a sans doute plus l'habitude de parler depuis toutes ces années où il vit seul. Il n'a sans doute jamais été très bon pour exprimer des sentiments... À regarder son aura, presque évanescente, je me demande quelle quantité d'énergie karmique il peut encore bien avoir... J'ai l'impression que je vais braquer une ambulance.  J'ai presque envie de consulter discrètement le carnet, histoire de vérifier que c'est bien la bonne maison et le bon Mathurin.

Il a fini par se taire sans que je m'en aperçoive. Il tient sa tasse quasiment vide entre ses mains crispées. Il y met tant de force que ses mains tremblent. Tout son visage se met insidieusement à exprimer une souffrance énorme, qu'il n'arrive qu'à traduire en mots maladroits : "Je sais bien que c'était un bon petit... Ma femme m'avait dit que j'aurais dû lui pardonner, mais j'étais tellement têtu... Et puis elle a fini par m'abandonner aussi..."

Il explose tout à coup, sans avertissement : "Mais bon sang, comment a-t-il pu tourner comme ça ! C'était pas de ma faute tout de même ! J'étais un bon père, je lui ai montré comment un homme doit être, nom de... Pourquoi est-ce qu'il n'a pas pu se trouver une fille comme tout le monde !"

Et là, comme par miracle, sa colère modifie brutalement son aura. Elle se densifie et s'éclaire, d'une lueur plus forte bien qu'en partie malsaine. L'énergie karmique semble affluer, sans que je comprenne d'où elle peut bien provenir.

Sans réfléchir, je tend la main vers lui pour ramasser toute cette manne.

"Mais qu'est-ce que vous faites ! éructe-t-il. Vous n'allez pas me toucher quand même ! Je croyais que vous n'étiez pas de ce genre-là.

— Non, c'est un malentendu, je voulais juste... enfin... un simple geste d'amitié..." balbutié-je.

Son dégoût n'a fait que renforcer son énergie, et je continue à ramasser les fragments de karma qui planent dans toute la pièce, mais plus prudemment.

L'homme finit par se calmer et semble se recroqueviller encore plus profondément dans son fauteuil. Il éclate en sanglots déchirants : "Mon petit ! Je ne l'ai jamais revu. C'est comme s'il était mort pour moi ! Et ma femme qui m'a reproché jusqu'à son dernier souffle de ne pas lui avoir parlé avant qu'il soit trop tard."

Son aura se modifie à nouveau, et une autre forme d'énergie l'habite. Cette fois cependant, j'évite de tendre la main et je collecte l'énergie résiduelle de loin.

Je commence à comprendre pourquoi la collecte de karma est si épuisante. Les fragments me traversent avant d'être fixé dans le collecteur, et je ressens  jusqu'au plus profond de mon être les émotions qu'ils véhiculent ; après la colère malsaine et la culpabilité déchirante, je suis le réceptacle d'une tristesse sans espoir.

Le vieil homme s'est tu à nouveau, mais il me jette un regard muet qui dit clairement : "Qu'est-ce que j'aurais dû faire ?" Son corps continue de tressauter sous ses sanglots désormais silencieux.

J'ignore si c'est parque que je viens de lui confisquer tout ce qui lui restait de karma, mais il semble vidé de toute énergie, comme paralysé. Je ne sais pas quoi faire pour lui, et ma mission est accomplie en fait.

"Je pense que je tombe mal, il vaudrait sans doute mieux que je revienne une autre fois, quand vous vous sentirez mieux...

— Non, attendez, je ne veux pas rester seul, dit-il d'une pauvre petite voix.

— Vous n'avez pas l'air d'être en état de parler de votre fils maintenant, je suis désolé d'avoir réveillé des souvenirs douloureux. J'ai d'autres personnes à voir, je suis sûr que nous aurons l'occasion d'avoir une discussion plus fructueuse à un autre moment...

— S'il vous plaît, restez encore un peu..."

Mais c'est au dessus de mes forces. J'ai la désagréable impression d'être un vampire, venu me repaître de ses angoisses et sa douleur.

"Merci pour le café et votre temps, ne vous dérangez pas, je vais retrouver mon chemin tout seul."

Le pauvre vieux n'essaye même pas de me retenir, ne fait même pas mine de me lever. En sortant de la pièce et de la maison, je peux l'imaginer, tassé dans son fauteuil, à ressasser son passé sans parvenir à comprendre où il commis une erreur. Je peux le voir, immobile, creux et inutile dans son salon, tandis que je referme doucement la porte sur son malheur. Cette première expérience était vraiment déprimante, et j'espère qu'elle n'est pas représentative de ce qui m'attend pour les vingt-neuf jours encore à venir.

Je prend un longue expiration sur le trottoir avant de passer à autre chose et histoire de me remonter le moral, je consulte rapidement le compteur du collecteur. Je suis agréablement surpris par le chiffre, finalement, ce vieux avait encore une sacrée réserve de karma ; le compteur indique 3317.


Image d’illustration par Mingo Hagen, sous licence Creative Commons BY

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Korova

Décompte - Prologue : le job

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Voici le début de mon “roman”, écrit le 1er novembre à partir de minuit, avant d’aller me coucher. Il s’agit pour l’instant du prologue, rendez-vous plus tard pour le premier chapitre !


 

"Bonsoir, je viens pour l'annonce.

— Vraiment ? Quelle annonce, déjà ?

— L'annonce pour le poste de collecteur karmique."

Des voix tiennent un bref conciliabule à mi-voix, avant de me demander de m'avancer.

"Enfin un candidat !

— C'est de plus en plus difficile de trouver des gens pour faire le travail...

— Approchez-vous, vous êtes au bon endroit, on va vous expliquer..."

La pièce est plongée dans la pénombre. C'est comme l'atmosphère d'un bar de nuit, juste avant la fermeture, quand la salle s'est vidée, mais qu'on sent encore les relents de la soirée qui vient de s'écouler. Pourtant, en réalité, la soirée n'a pas encore commencé.

Au fond, les seuls occupants, alignés à une petite table, sont des créatures de l'ombre. Une lumière indirecte les nimbe, mais ils ne sont que des silhouettes.

Je m'avance lentement, comme attiré malgré moi. Prendre ce boulot ne m'enchante guère, mais je n'ai pas vraiment le choix.

"Asseyez-vous, je vous en prie. Vous savez en quoi consiste le job ?

— Je dois rencontrer des humains qui ont abusé de leur karma et récupérer les unités de karma surnuméraire, c'est cela ?

— En gros, oui.

— L'annonce ne précisait pas quels étaient les conditions à remplir pour pouvoir postuler... simplement que l'équilibre karmique des employés était garanti."

Bien que leurs visages soient indiscernables dans la pénombre, je sens bien que les trois créatures de l'ombre échangent des regards. Est-ce que je viens de marque un point ou au contraire de de griller ? J'éprouve soudain un frisson au plus profond de mon être, au moment où la créature au centre du groupe agite doucement les mains.

"Je vois... Vous êtes au plus bas au niveau karmique..., commente-il

— Une ombre qui connaît la valeur du karma... Cela fait parfois les meilleurs candidats, lui murmure la créature à sa gauche.

— On peut toujours le prendre à l'essai, s'il passe l'épreuve nous serons fixés, ajoute la créature de droite.

Celui qui est manifestement le chef semble réfléchir quelques instants.

"Fort bien. Comme vous pouvez le constater, nous ne croulons pas sous les candidatures, nous allons donc vous donner une chance de faire vos preuves. Aucune compétence spéciale n'est requise, nous vous fournirons tout ce dont vous avez besoin. Dès que vous aurez signifié votre engagement, vous recevrez le pouvoir de collecter les unités de karma, et nous vous attribuerons le matériel qui vous permettra de les conserver et d'en suivre le compte."

J'opine silencieusement de la tête. J'essaie de ne pas trop laisser transparaître le soulagement que me procure le fait que l'entretien se poursuive.

"Aucune compétence spécifique n'est requise, en dehors de votre statut d'ombre, vous pouvez donc être tout à fait qualifié pour le travail. Cependant,ce travail est vraiment très spécifique et les enjeux attachés sont importants. C'est une activité qui ne convient pas à n'importe qui et il n'y a pas trente six façons de déterminer si vous convenez ou non."

Je sens les deux autres créatures opiner de la tête.

"C'est pourquoi vous ne serez engagés pour l'instant qu'à l'essai, pour une durée de trente jours. Et... "

Il se tourne vers un de ses voisins : "Une liste, voyons !"

Ce dernier se retourne précipitamment pour récupérer un carnet dans un tiroir à proximité. Il enchaîne : "Voici un liste de trente cibles, à collecter d'ici la fin de la période qui vient de vous être assignée. De ces trente cibles, vous devez réussir à tirer... combien ? demande-t-il au chef.

— 50000. Vous devez récupérer au minimum 50000 unités karmiques si vous voulez espérer être embauché -et bénéficier de la garantie d'équilibre karmique associée au poste..."

50000... C'est énorme... Mais je n'ai pas le choix... Et plus grand chose à perdre finalement.

"Très bien, j'ai compris les conditions. Je commence quand ?"

J'ai l'impression que ma détermination a fait sourire le chef, bien que je ne puisse pas distinguer les traits de son visage.

"Mon associé va vous attribuer un conteneur karmique et vous expliquer les procédures, vous verrez, rien de bien sorcier."

Je me lève pour suivre une des créatures, qui tire un étrange objet d'un autre tiroir. Une étrange énergie s'en dégage, à la fois puissante et inquiétante.

"Votre conteneur karmique... Vous pouvez suivre le compte des unités collectées grâce à ce chiffre, sur le dessous. Tiens, je crois que vous avez de la chance, ce conteneur n'est pas totalement vide, vous ne partirez pas de zéro ! Si vous voulez bien me suivre pour le reste de formalités et la façon d'utiliser votre nouveau pouvoir..."

Nous nous apprêtons à sortir de la pièce quand le chef me lance une dernière recommandation : "Rendez-vous le 1er décembre à minuit, au même endroit. Nous verrons bien si vous êtes fait pour ce travail. N'oubliez pas de ramener le conteneur !"

La subalterne m'entraîne à sa suite. J'ai du mal à me concentrer sur toutes les informations qu'il me délivre sur les tenants et aboutissements de ma mission. Je suis trop occupé à essayer de ne pas penser à ce qui m'attend pour les trente jours à venir. Je ne peux pas m'empêcher de jeter un coup d'oeil furtif sur le décompte du conteneur pour savoir combien d'unités karmiques sont déjà dans l'objet, autant d'unités que je n'aurai pas besoin de collecter pour arriver aux 50000 fatidiques.

La jauge annonce : 876.


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Korova

2016, c'est parti !
Cette année, je vais tenter le feuilleton, avec 30 histoires indépendantes (une par jour), sans préparation préalable. j'ai juste une image par jour, avec comme fil rouge un décompte (De 30 à 1)
Je ne sais pas du tout où je vais, on verra bien !